Bernardine I
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PREMIER SERMON
POUR
LA VÊTURE D'UNE POSTULANTE BERNARDINE (a).

 Fin du Sermon autrement traitée

Si vos Filius liberaverit, tunc veri liberi eritis.

Vous serez vraiment libres, lorsque le Fils vous aura délivres. Joan., VIII, 36.

 

Encore qu'il n'y ait rien dans le monde que les hommes estiment tant que la liberté, j'ose dire qu'il n'y a rien qu'ils conçoivent

 

(a) Exorde. — Liberté.

Le monde, une prison (Tertull., Ad. Mart., n. 2).

Trois servitudes : la loi du péché, la loi des convoitises, la loi de là contrainte et de la bienséance mondaine.

Premier point. — Trois sortes de libertés : des animaux sans lois, des rebelles contre les lois, des enfants sous les lois.

Liberté des animaux, par mépris : Solutis à Deo et ex fastidio liberis (Tertull., adv. Marc, lib. II, n. 4). Lois, marque que Dieu nous conduit, estime. Contre la loi, rébellion non liberté.

Liberté se perd. Forge ses fers par l'usage de cette liberté licencieuse : Volens quò nollem perveneram (S. Aug., Confess., lib. VIII, cap. V).

L'homme libre, non indépendant. Liberté indépendance, propre à Dieu. Liberté, ne dépendre que de lui et au-dessus de tout.

Exemple de saint Augustin, sa conversion. Liberté à mal faire, que ne puis-je te retrancher !

Liberté dans la contrainte. Lui donner des bornes deçà et delà, de peur qu'elle ne s’égare; comme un fleuve, c'est la conduire et non la gêner.

Second point.— La sévérité, nécessaire. Pour nous dégoûter des maux qui nous plaisent, maux qui nous affligent. Les derniers, remède aux autres (S. Aug., Confess., lib. VI, cap. VI).

Souffrir les uns, modérer les autres : Usquequò oblivisceris (Psal. XXII, 1).

Il importe d'avoir des maux à souffrir, tant qu'il y a des maux à modérer, des biens où il faut craindre de se plaire trop.

Nécessité de la mortification et des afflictions.

Troisième point. — Contrainte du monde et des affaires.

Empressements. Notre esprit inquiet ne peut pas goûter le repos.

Liberté dans le repos, liberté dans le mouvement : liberté, le loisir de se reposer, facilité de se mouvoir.

Enfants qui s'égarent, tanquàm olivœ pendentes in arbore, ducentibus ventis (S. Aug., in Psalm. CXXXVI, n. 9).

Habillement, curiosité, coiffure.

 

Prêché à Paris, dans un couvent de Bernardines, vers 1660.

Le lieu est nettement indiqué dans ces paroles : « Recevez des mains de l'Eglise le dévot habit de saint Bernard ; » et par celles-ci : « Apprenez de saint Bernard votre Père. »

Quant à la date, on ne peut la mettre dans les commencements de la première époque; car la netteté du style et la fermeté du discours s'y opposent; on ne peut non plus la placer au milieu de la deuxième époque, car plusieurs phrases surannées le défendent : il faut donc choisir une période intermédiaire qui réunisse ces deux époques.

Nous avons imprimé d'après le manuscrit autographe, qui se trouve à la bibliothèque du séminaire de Meaux.

Le sermon pour Mademoiselle de Bouillon et le sermon pour une postulante bernardine empruntent l'un h l'autre un long passage, la distinction de deux sortes de maux et les réflexions qui s'y rattachent. Tous les éditeurs, après Déforis, avaient supprimé cet important morceau dans le dernier sermon, celui qu'on va lire; nous l'avons rétabli.

 

 

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moins , et ils se rendent eux-mêmes tous les jours esclaves par l'affectation de l'indépendance. Car la liberté qui nous plaît, c'est sans doute celle que nous nous donnons en suivant nos volontés propres. Et au contraire nous lisons dans notre évangile que jamais nous ne serons libres, jusqu'à ce que le Fils de Dieu nous ait délivrés ; c'est-à-dire (a) qu'il faut être libres, non point en contentant nos désirs, mais en soumettant notre volonté à une conduite plus haute. C'est ce que le monde a peine à comprendre, et c'est ce que votre exemple nous montre aujourd'hui, ma très-chère Sœur en Jésus-Christ, puisque renonçant volontairement à la liberté de ce monde, vous venez vous présenter au Sauveur afin d'être son affranchie et tenir de lui seul votre liberté. Et vous ne refusez pour cela ni la dureté ni la contrainte de cette clôture, vous ressouvenant que Jésus, cet aimable Libérateur de nos âmes, afin de nous retirer de la servitude dans laquelle nous gémissions, n'a pas craint (b) de se renfermer lui-même jusque dans les entrailles de la sainte Vierge, après que l'ange l'eut saluée par ces mots, que nous lui allons encore adresser pour implorer le Saint-Esprit par son assistance. Ave.

 

Lorsque l'Eglise persécutée voyait ses enfants traînés en prison pour la cause de l'Evangile ; et que les empereurs infidèles, désespérant de les pouvoir vaincre par la cruauté des supplices, tâchaient du moins de les fatiguer et de les abattre par l'ennui d'une longue captivité, un célèbre auteur ecclésiastique soutenait

 

(a) Var. : Tellement. — (b) A bien voulu se renfermer; — n'a pas eu horreur de se renfermer.

 

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leur constance par cette pensée. Ce grand homme, c'est Tertullien, leur représentait tout le monde comme une grande prison, où ceux qui aiment les biens périssables sont captifs et chargés de chaînes durant tout le cours de leur vie. « Il n'y a point, dit-il, une plus obscure prison que le monde, où tant de sortes d'erreurs éteignent la véritable lumière; ni qui contienne plus de criminels, puisqu'il y en a presque autant que d'hommes ; ni de fers plus durs que les siens, puisque les âmes mêmes en sont enchaînées; ni de cachots plus remplis d'ordures, par l'infection de tant de péchés et de convoitises brutales : » Majores tenebras habet mundus, quœ hominum prœcordia excœcant ; graviores catenas induit mundus, quœ ipsas animas hominum constringunt ; pejores immunditias expirat mundus, libidines hominum. « Tellement, poursuivait-il, ô très-saints martyrs, que ceux qui vous arrachent du milieu du monde pour vous mettre dans des cachots, en pensant vous rendre captifs, vous délivrent d'une captivité plus insupportable ; et quelque grande que soit leur fureur, ils ne vous jettent pas tant en prison comme ils vous en tirent : » Si recogitemus ipsum magis mundum carcerem esse, exisse vos è carcere quàm in carcerem introisse intelligemus (1).

Permettez-moi, Madame, d'appliquer à l'action de cette journée cette belle méditation de Tertullien. Cette jeune demoiselle se présente à vous, pour être admise dans votre clôture comme dans une prison volontaire ; ce ne sont point des persécuteurs qui l'amènent, elle vient touchée du mépris du monde; et sachant qu'elle a une chair qui par la corruption de notre nature est devenue un empêchement à l'esprit, elle s'en veut rendre elle-même la persécutrice par la mortification et la pénitence. La splendeur d'une famille opulente, dont elle est sortie (a), n'a pas été capable de l'attirer et de la rappeler à la jouissance des biens de la terre, bien qu'elle sache qu'aux yeux des mondains un monastère c'est une prison ; ni vos grilles, ni votre clôture ne l'étonnent pas ; elle veut bien renfermer son corps, afin que son esprit soit libre à son Dieu; et elle croit, aussi bien que Tertullien , que comme le

 

1 Ad Mart., n. 2.

 

(a) Var. : La splendeur de la maison d'où elle est sortie

 

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monde est une prison, en sortir c'est la liberté. Que reste-t-il donc maintenant, sinon que nous fassions parler le Fils de Dieu même, pour la fortifier dans cette pensée ; et que nous lui fassions entendre aujourd'hui que la profession religieuse à laquelle elle va se préparer, donne la véritable liberté d'esprit aux âmes que Jésus-Christ y appelle ?

Je n'ignore pas, chrétiens, que la proposition que je fais semble un paradoxe incroyable, que nous appelons liberté ce que le monde appelle contrainte ; mais pour faire paraître en peu de paroles la vérité que j'ai avancée, distinguons avant toutes choses trois espèces de captivités, dont la vie religieuse affranchit les cœurs. Et premièrement il est assuré que le péché nous rend des esclaves ; c'est ce que nous enseigne le Sauveur des âmes, lorsqu'il dit dans son Evangile : Qui facit peccatum, servus est peccati (1) : « Celui qui fait un péché en devient l'esclave. » Secondement il n'est pas moins vrai que nos passions et nos convoitises nous jettent aussi dans la servitude; elles ont des liens secrets qui tiennent nos volontés asservies. Et n'est-ce pas cette servitude que déplore le divin Apôtre, lorsqu'il parle de cette loi qui est en nous-mêmes, qui nous contraint et qui nous captive, qui nous empêche d'aller au bien avec une liberté toute entière ? Perficere autem non invenio (2). Voilà donc deux espèces de captivités : la première par le péché, la seconde par la convoitise. Mais il faut remarquer, en troisième lieu, que le monde nous rend esclaves d'une autre manière , par l'empressement des affaires et par tant de lois différentes de civilité et de bienséance, que la coutume introduit et que la complaisance autorise. C'est là ce qui nous dérobe le temps. C'est là ce qui nous dérobe à nous mêmes ; c'est ce qui rend notre vie tellement captive dans cette chaîne continuelle de visites, de divertissements, d'occupations qui naissent perpétuellement les unes des autres, que nous n'avons pas la liberté de penser à nous parmi tant d'heures du meilleur temps que nous sommes contraints de donner aux autres. Et c'est, mes Sœurs, cette servitude dont saint Paul nous avertit de nous dégager, en nous adressant ces beaux mots : Pretio empti estis, nolite fieri

 

1 Joan., VIII, 34. — 2 Rom., VII, 18.

 

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servi hominum (1) : « Vous êtes rachetés d'un grand prix, ne vous rendez pas esclaves des hommes; » c'est-à-dire, si nous l'entendons, que nous nous délivrions du poids importun (a) de ces occupations empressées, et de tant de devoirs différents où nous jettent presque nécessairement les lois et le commerce du monde. Parmi tant de servitudes diverses qui oppriment de toutes parts notre liberté, ne voyez-vous pas manifestement que jamais nous ne serons libres, si le Fils ne nous affranchit et si sa main ne rompt nos liens : Si vos Filius liberaverit, tunc verè liberi eritis.

Mais s'il y a quelqu'un dans l'Eglise qui puisse aujourd'hui se glorifier d'être-mis en liberté par sa grâce, c'est vous, c'est vous principalement, chastes Epouses du Sauveur des âmes; c'est vous que je considère comme vraiment libres, parce que Dieu vous a donné des moyens certains pour vous délivrer efficacement de cette triple servitude qu'on voit dans le monde, du péché, des passions, de l'empressement. Le péché est exclu du milieu de vous par l'ordre et la discipline religieuse; les passions y perdent leur force par l'exercice de la pénitence; cet empressement éternel où nous engagent les devoirs du monde ne se trouve point parmi vous, parce que sa conduite y est méprisée et que ses lois n'y sont pas reçues. Ainsi l'on y peut jouir pleinement de cette liberté bienheureuse que le Fils de Dieu nous promet dans les paroles que j'ai rapportées, et c'est ce que j'espère de vous faire entendre avec le secours, de la grâce.

 

PREMIER  POINT.

 

Dès le commencement de mon entreprise il me semble, ma Chère Sœur, qu'on nie fait un secret reproche, que c'est mal entendre la liberté que de la chercher dans les cloîtres, au milieu de tant de contraintes et de cette austère régularité, qui ordonnant si exactement de toutes les actions de votre vie, vous tient si fort dans la dépendance qu'elle ne laisse presque plus rien, à votre choix. La seule proposition en paraît étrange, et la preuve fort difficile; mais cette difficulté ne m étonne pas, et j'oppose à

 

1 I Cor., VII, 23.

 

(a) Var. : Empêchant.

 

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cette objection ce raisonnement invincible, que je propose d'abord en peu de paroles pour vous en donner la première idée, mais que j'étendrai plus au long dans cette première partie pour vous le rendre sensible. Je confesse qu'on se contraint dans les monastères, je sais que vous y vivrez dans la dépendance ; mais à quoi tend cette dépendance, et pourquoi vous soumettez-vous à tant de contraintes? N'est-ce pas pour marcher plus assurément dans la voie de Notre-Seigneur, pour vous imposer à vous-même une heureuse nécessité de suivre ses lois et pour vous ôter, s'il se peut, la liberté de mal faire et la liberté de vous perdre? Puis donc que la liberté des enfants de Dieu consiste à«se délivrer du péché, puisque toutes ces contraintes ne sont établies que pour en éloigner les occasions et en détruire le règne, ne s'ensuit-il pas manifestement que la vie que vous voulez embrasser et dont vous allez aujourd'hui commencer l'épreuve, vous donne la liberté véritable, après laquelle doivent soupirer les âmes solidement chrétiennes? Un raisonnement si solide est capable de convaincre (a) les plus obstinés, il faut que tous les esprits cèdent à une doctrine si chrétienne (b). Mais encore qu'elle soit très-indubitable, il n'est pas si aisé de l'imprimer dans les cœurs; on ne persuade pas en si peu de mots des vérités si éloignées (c) des sens , si contraires aux inclinations de la nature : mettons-les donc dans un plus grand jour, voyons-en les principes et les conséquences ; et puisque nous parlons de la liberté, apprenons avant toutes choses à la bien connaître.

Car il faut vous avertir, chrétiens, que les hommes se trompent ordinairement dans l'opinion qu'ils en conçoivent ; et le Fils de Dieu ne nous dirait pas, dans le texte que j'ai choisi, qu'il veut nous rendre vraiment libres : Verè liberi eritis, si en nous faisant espérer une liberté véritable, il n'a voit dessein de nous faire entendre qu'il y en a aussi une fausse. C'est pourquoi nous devons nous rendre attentifs à démêler le vrai d'avec le faux , et à comprendre nettement et distinctement quelle doit être la liberté d'une créature raisonnable. C'est ce que j'ai dessein de vous expliquer. Et pour cela remarquez, mes Sœurs, trois espèces de liberté

 

(a) Var. : Peut convaincre. — (b) Si évangélique. — (c) Une vérité.

 

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que nous pouvons nous imaginer dans les créatures. La première est celle des animaux, la seconde est la liberté des rebelles, la troisième est la liberté des enfants de Dieu. Les animaux semblent libres, parce qu'on ne leur a prescrit aucunes lois ; les rebelles s'imaginent l'être, parce qu'ils secouent l'autorité des lois ; les enfants de Dieu le sont en effet, en se soumettant humblement aux lois : telle est la liberté véritable, et il nous sera fort aisé de l'établir très-solidement par la destruction des deux autres.

Car pour ce qui regarde cette liberté dont jouissent les animaux, j'ai honte de l'appeler de la sorte. Il est vrai qu'ils n'ont pas de lois qui répriment leurs appétits ou dirigent leurs mouvements ; mais c'est qu'ils n'ont pas d'intelligence qui les rende capables d'être gouvernés par la sage direction des lois. Ils vont où les entraîne un instinct aveugle sans conduite et sans jugement ; et appellerons-nous liberté cet aveuglement brut et indocile, incapable de raison et de discipline ? A Dieu ne plaise, ô enfants des hommes, qu'une telle liberté vous plaise, et que vous souhaitiez jamais d'être libres d'une manière si basse et si ravalée !

Où sont ici ces hommes brutaux qui trouvent toutes les lois importunes, et qui voudraient les voir abolies pour n'en recevoir que d'eux-mêmes et de leurs désirs déréglés? Qu'ils se souviennent du moins qu'ils sont hommes, et qu'ils n'affectent pas une liberté qui les range avec les bêtes. Qu'ils écoutent ces belles paroles que Tertullien semble n'avoir dites que pour confirmer mon raisonnement : « Il a bien fallu, nous dit-il, que Dieu donnât une loi à l'homme : » et cela pour quelle raison? était-ce pour le priver de sa liberté? « Nullement, dit Tertullien (1), c'était pour lui témoigner de l'estime : » Lex adjecta homini, ne non tam liber quàm abjectus videretur. Cette liberté de vivre sans lois eût été injurieuse à notre nature. Dieu eût témoigné qu'il méprisait l'homme, s'il n'eût pas daigné le conduire et lui prescrire l'ordre de sa vie. Il l'eût traité comme les animaux, auxquels il ne permet de vivre sans lois qu'à cause du peu d'état qu'il en fait, et qu'il ne laisse libres que par mépris : Aequandus cœteris animantibus, solutis à Deo et ex fastidio liberis, dit Tertullien (2). Si donc

 

1 Adv. Marc., lib. II, n. 4. — 2 Ibid.

 

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il nous a établi des lois, ce n'est pas pour nous ôter notre liberté, mais pour nous marquer son estime ; c'est qu'il a voulu nous conduire comme des créatures intelligentes, en un mot il a voulu nous traiter en hommes. Constitue, Domine, legislatorem super eos : « O Dieu, donnez-leur un législateur; modérez-les par des lois, » ut sciant gentes quoniam homines sunt (1) : « afin qu'on sache que ce sont des hommes » capables de raison et d'intelligence, et dignes d'être gouvernés par une conduite réglée : Constitue, Domine, legislatorem super eos.

Par où vous voyez manifestement que la liberté convenable à l'homme n'est pas d'affecter de vivre sans lois. Il est juste que Dieu nous en donne; mais, mes Sœurs, il n'est pas moins juste que notre volonté s'y soumette. Car dénier sou obéissance à l'autorité légitime, ce n'est pas liberté, mais rébellion ; ce n'est pas franchise, mais insolence; qui abuse de sa liberté jusqu'à manquer de respect, mérite justement de la perdre. Et il en est ainsi arrivé. « L'homme ayant mal usé de sa liberté, il s'est perdu lui-même, et il a perdu tout ensemble cette liberté qui lui plaisait tant : » Libero arbitrio malè utens homo, et seperdidit et ipsum (2). Et cela, pour quelle raison? C'est parce qu'il a eu la hardiesse d'éprouver sa liberté contre Dieu : il a cru qu'il serait plus libre, s'il secouait le joug de sa loi. Le malheureux! Sans doute, mes Sœurs, il a mal connu quelle était la nature de sa liberté. C'est une liberté, remarquez ceci, mais ce n'est pas une indépendance. C'est une liberté, mais elle ne l'exempte pas de la sujétion qui est essentielle à la créature ! Et c'est ce qui a abusé le premier homme. Un saint pape a dit autrefois qu'Adam avait été trompé (a) par sa liberté : Suà in œternum libertate deceptus (3). Qu'est-ce à dire, trompé par sa liberté ? C'est qu'il n'a pas su distinguer entre la liberté et l'indépendance ; il a prétendu être libre, plus qu'il n'appartenait à un homme né sous l'empire souverain de Dieu. Il était libre comme un bon fils sous l'autorité de son père. Il a prétendu (b) d'être libre jusqu'à perdre entièrement le respect, et

 

1 Psal. IX, 21. — 2 S. August., Enchir., cap. XXX, n. 9.— 3 Innocent. I. epist XXIV, ad Conc. Carth., Lab., tom. II, col. 1285.

 

(a) Var. : D'Adam qu'il avait été trompé. — (b) Il a voulu.

 

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passer les bornes de la soumission. Ma Sœur, ce n'est pas ainsi qu'il faut être libre; c'est la liberté des rebelles. Mais la souveraine puissance de celui contre lequel ils se soulèvent, ne leur permet pas de jouir longtemps de cette liberté licencieuse : bientôt ils se verront dans les fers, réduits à une servitude éternelle, pour avoir voulu étendre trop loin leur fière et indocile liberté.

Quelle étrange franchise, mes Sœurs, qui les rend captifs du péché et sujets à la vengeance divine! Voyez donc combien les hommes se trompent dans l'idée qu'ils se forment de la liberté ; et adressez-vous au Sauveur, afin d'être vraiment affranchies : Si vos Filius liberaverit, tunc verè liberi eritis. C'est de là que vous apprendrez que la liberté véritable, c'est d'être soumis aux ordres de Dieu et obéissant à ses lois, et que vous la bâtirez solidement sur les débris de ces libertés ruineuses. Et il est aisé de l'entendre par là, si vous savez comprendre la suite des principes que j'ai posés. Car comme nous l'avons déjà dit, étant nés (a) sous le règne souverain de Dieu, c'est une folie manifeste de prétendre d'être indépendants ; ainsi notre liberté doit être sujette, et elle aura d'autant plus de perfection (b) qu'elle se rendra plus soumise à cette puissance suprême.

Apprenez donc, ô enfants des hommes, quelle doit être votre liberté, et n'abusez pas de ce nom pour favoriser le libertinage. Le premier degré de la liberté, c'est la souveraineté et l'indépendance, mais cela n'appartient qu'à Dieu. Et c'est pourquoi le second degré où les hommes doivent se ranger, c'est d'être immédiatement au-dessous de Dieu (c), de ne dépendre que de lui seul, de s'attacher tellement à lui, qu'il soit par ce moyen au-dessus de tout. Voilà, mes Sœurs, dit Tertullien, la liberté qui convient à l'homme ; une liberté raisonnable, qui sait se tenir dans son ordre, qui ne s'emporte ni ne se rabaisse, qui tient à gloire de céder à Dieu, qui s'estimerait ravilie de se rendre esclave des créatures, qui croit ne se pouvoir conserver qu'en se soumettant à celui (d) qui lui a soumis toutes choses. C'est ainsi que les

 

(a) Var. : Puisque nous sommes nés. — (b) Et elle sera d'autant plus parfaite. — (c) Au-dessous de lui. — (d) Et qui ne veut s'assujettir qu'à celui...

 

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hommes doivent être libres : Ut animal rationale, intellectùs et scientiœ capax, ipsà quoque libertate rationali contineretur, ei subjectus qui subjecerat illi omnia (1). C'est ce que je vous prie de comprendre par cette comparaison. Nous voyons que dans un Etat le premier degré de l'autorité, c'est d'avoir le maniement des affaires ; et le second, de s'attacher tellement à celui qui tient le gouvernail, qu'en ne dépendant que de lui nous voyions tout le reste au-dessous de nous.

Ainsi, après avoir si bien établi l'idée qu'il faut avoir de la liberté, je ne crains plus, ma Sœur, qu'on vous la dispute ; et je demande hardiment aux enfants du siècle ce qu'ils pensent de leur liberté à comparaison de la vôtre. Mais pourquoi les interroger, puisque nous avons devant nous un homme qui ayant passé par les deux épreuves de la liberté des pécheurs et de la liberté des enfants de Dieu, peut nous en instruire par son propre exemple? C'est vous que j'entends, ô grand Augustin. Car peut-on se taire de vous aujourd'hui que toute l'Eglise ne retentit que de vos louanges, et que tous les prédicateurs de l'Evangile, dont vous êtes le père et le maître, tâchent de vous témoigner leur reconnaissance? Que j'ai de douleur, ô très-saint évêque, ô docteur de tous les docteurs, de ne pouvoir m'acquitter d'un si juste hommage ! Mais un autre sujet me tient attaché ; et néanmoins je dirai, ma Sœur, ce qui servira pour vous éclaircir de cette liberté que je vous prêche (a). Augustin a été pécheur, Augustin a goûté cette liberté dont se vantent les enfants du monde. Il a contenté ses désirs, il a donné à ses sens ce qu'ils demandaient. C'est ainsi que les pécheurs veulent être libres. Augustin aimait cette liberté , mais depuis il a bien conçu que c'était un misérable esclavage.

Quel était cet esclavage, mes Sœurs? Il faut qu'il vous l'explique lui-même par une pensée délicate, mais pleine de vérité et de sens. J'étais dans la plus dure des captivités. Et comment cela? Il va vous le dire en un petit mot : « Parce que faisant ce que je voulais, j'arrivais où je ne voulais pas : » Quoniam volens, quò

 

1 Adv. Marc, lib. II, n. 4.

 

(a) Var. : Dont je parle.

 

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nollem perveneram (1). Quelle étrange contradiction! se peut-il faire âmes chrétiennes, qu'en allant où l'on veut, l'on arrive où l'on ne veut pas? Il se peut, et n'en doutez pas ; c'est saint Augustin qui le dit, et c'est où tombent tous les pécheurs (a) : ils vont où ils veulent aller, ils vont à leurs plaisirs, ils font ce qu'ils veulent, voilà l'image de la liberté qui les trompe ; mais ils arrivent où ils ne veulent pas arriver, à la peine et à la damnation qui leur est due, et voilà la servitude véritable que leur aveuglement leur cache. Ainsi, dit le grand Augustin, étrange misère ! en allant par le sentier que je choisissais, j'arrivais au lieu que je fuyais le plus ; en faisant ce que je voulais, j'attirais ce que je ne voulais pas : la vengeance, la damnation, une dure nécessité de pécher que je me faisais à moi-même par la tyrannie de l'habitude : Dùm consuetudini non resistitur, facta est necessitas (2). Je croyais être libre; et je ne voyais pas, malheureux, que je forgeais mes chaînes. Par l'usage de ma liberté prétendue, je mettais un poids de fer sur ma tête, que je ne pouvais plus secouer ; et je me garrottais tous les jours de plus eu plus par les liens redoublés de ma volonté endurcie. Telle était la servitude du grand Augustin, lorsqu'il jouissait dans le siècle de la liberté des rebelles. Mais voyez maintenant, ma Sœur, comme il goûte dans la retraite la sainte liberté des enfants.

Quand il eut pris la résolution que vous avez prise, de renoncer tout à fait au siècle, d'en quitter tous les honneurs et tous les emplois, de rompre d'un même coup tous les liens qui l'y attachoient pour se retirer avec Dieu , ne croyez pas qu'il s'imaginât qu'une telle vie fût contrainte. Au contraire, ma chère Sœur, combien se trouva-t-il allégé? quelles chaînes crut-il voir tomber de ses mains? quel poids de dessus ses épaules? avec quel ravissement s'écria-t-il : O Seigneur, vous avez rompu mes liens! Quelle douceur inopinée se répandit tout à coup dans son âme, de ce qu'il ne goûtait plus ces vaines douceurs qui l'avaient charmé si longtemps! Quàm suave subitò mihi factum est carere suavitatibus nugarum (3) ! Mais avec quel épanchement de joie

 

1 Confes., lib. VIII, cap. V. — 2 Ibid. — 3  Confes., lib. IX, cap. I.

(a) Var. : C'est ce qui arrive à tous les pécheurs.

 

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vit-il naître sa liberté, qu'il n'a voit pas encore connue; liberté paisible et modeste, qui lui fit baisser humblement la tête sous le fardeau léger de Jésus-Christ et sous son joug agréable : De quo imo altoque secreto evocatum est in momento liberum arbitrium meum, quo subderem cervicem levi jugo tuo (1). C'est lui-même qui nous raconte ses joies avec un transport incroyable.

Croyez-moi, ma très-chère Sœur, ou plutôt croyez le grand Augustin, croyez une personne expérimentée; vous éprouverez les mêmes douceurs et la même liberté d'esprit, dans la vie dont vous commencez aujourd'hui l'épreuve, si vous y êtes bien appelée. Vous y serez dans la dépendance; mais c'est en cela que vous serez libre, de ne dépendre que de Dieu seul, et de rompre tous les autres nœuds qui tiennent les hommes asservis au monde. Vous y souffrirez de la contrainte ; mais c'est pour dépendre d'autant plus de Dieu. Et ne vous avons-nous pas montré clairement que la liberté ne consiste que dans cette glorieuse dépendance ? Vous perdrez une partie de votre liberté, au milieu de tant d'observances de la discipline religieuse, il est vrai, je vous le confesse; mais si vous savez bien entendre quelle liberté vous perdez, vous verrez que cette perte est avantageuse.

En effet nous sommes trop libres, trop libres à nous porter au péché, trop libres à nous jeter dans la grande voie qui nous mène à perdition. Qui nous donnera que nous puissions perdre cette partie malheureuse de notre liberté par laquelle nous nous égarons (a), par laquelle nous nous rendons captifs du péché! O liberté dangereuse, que ne puis-je te retrancher de mon franc arbitre ! que ne puis-je m'imposer moi-même cette heureuse nécessité de ne pécher pas ! Mais cela ne se peut durant cette vie. Cette liberté glorieuse (b), de ne pouvoir plus servir au péché , c'est le partage des saints, c'est la félicité des bienheureux. Nous aurons toujours à combattre cette liberté de pécher, tant que nous vivrons en ce lieu d'exil et de tentations.

Que faites-vous ici, mes très-chères Sœurs, et que fait la vie religieuse? Elle voudrait pouvoir s'arracher cette liberté de mal

 

1 Confes., lib. IX, cap. I.

 

(a) Var. : Nous nous dévoyons. — (b) Bienheureuse.

 

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faire. Elle voit qu'il est impossible; elle la bride du moins autant qu'il se peut; elle la serre de près par une discipline sévère , de peur qu'elle ne s'échappe. Elle se retire, elle se sépare , elle se munit par une clôture; c'est pour détourner les occasions et pour s'empêcher, s'il se peut, de pouvoir jamais servir au péché (a). Elle se prive des choses permises, afin de s'éloigner d'autant plus de celles qui sont défendues. Elle est bien aise d'être observée ; elle cherche des supérieurs qui la veillent, elle veut qu'on la conduise de l'œil, qu'on la mène toujours parla main, afin de se laisser moins de liberté de s'écarter de la droite voie ; et elle a raison de ne craindre pas que ces salutaires contraintes lui fassent perdre sa liberté (b). Ce n'est pas s'opposer à un fleuve, ni bâtir une digue en son cours pour rompre le fil de ses eaux, que d'élever des quais sur ses rives, pour empêcher qu'il ne se déborde et ne perde ses eaux dans la campagne ; (c) au contraire c'est lui donner le moyen de couler plus doucement dans son lit, et de suivre plus certainement son cours naturel. Ce n'est pas perdre sa liberté que de lui donner des bornes deçà et delà, pour empêcher qu'elle ne s'égare; c'est l'adresser plus assurément à la voie qu'elle doit tenir. Par une telle précaution, on ne la gène pas, mais on la conduit. Ceux-là la perdent, ceux-là la détruisent, qui la détournent de son naturel, c'est-à-dire d'aller à son Dieu.

Ainsi la discipline religieuse, qui travaille avec tant de soin à vous rendre la voie du salut unie, travaille par conséquent à vous rendre libre ;'et j'ai eu raison de vous dire dès le commencement de ce discours, que la clôture que vous embrassez n'est pas une prison où votre liberté soit opprimée : c'est plutôt un asile fortifié, où elle se défend contre le péché, pour s'exempter de sa servitude. Mais (d) pour s'affermir davantage, si elle prend garde au péché par la discipline, elle fait quelque chose de plus, elle monte encore plus haut : elle va jusqu'à la source, et elle dompte les passions par les exercices de la mortification et de la pénitence. C'est ma seconde partie.

 

(a) Var. : De pouvoir pécher. — (b) Elle a raison de croire que ces salutaires contraintes ne sont pas contraires à la liberté. — (c) Ce n'est pas perdre un fleuve, que d'élever des quais sur ses rives pour l'empêcher de déborder et de perdre ses eaux dans la campagne. — (d) Et.

 

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SECOND POINT.

 

Je ne m'étonne pas, chrétiens, si les sages instituteurs de la vie religieuse et retirée ont jugé à propos de l'accompagner de plusieurs pratiques sévères, pour mortifier les sens et les appétits. C'est qu'ils ont considéré l'homme comme un malade, qui avait besoin de remèdes forts et par conséquent violents ; c'est qu'ils ont vu que ses passions le tenaient captif par une douceur pernicieuse, et ils ont voulu la corriger (a) par une amertume salutaire. Que cette conduite soit sage, il est bien aisé de le justifier. Dieu même en use de la sorte, et il n'a pas de moyen plus efficace de nous dégoûter des plaisirs où nos passions nous attirent, que de les mêler de mille douleurs qui nous empêchent de les trouver doux (b). C'est ce qu'il nous a montré par plusieurs exemples ; mais le plus illustre de tous, c'est celui de saint Augustin. Il faut qu'il vous raconte lui-même la conduite de Dieu dans sa conversion, qu'il vous dise par quel moyen il a modéré l'ardeur de ses convoitises (c) et abattu leur tyrannie. Ecoutez, il vous le va dire; nous nous sommes trop bien trouvés de l'entendre, pour lui refuser notre audience.

Voici qu'il élève à Dieu la voix de son cœur, pour lui rendre ses actions de grâces. Mais de quoi pensez-vous qu'il le remercie? Est-ce de lui avoir donné tant de bons succès, de lui avoir fait trouver des amis fidèles et tant d'autres choses que le monde estime? Non, ma Sœur, ne le croyez pas. Autrefois ces biens le touchaient, il témoignait de la joie en la possession de ces biens; il parle maintenant (d) un autre langage. Je vous remercie, dit-il, ô Seigneur, non des biens temporels que vous m'accordiez, mais des peines et des amertumes que vous mêliez dans (e) mes voluptés illicites. J'adore votre rigueur miséricordieuse, qui parle mélange de cette amertume, travaillait à m'ôter le goût de ces douceurs empoisonnées. Je reconnais, ô divin Sauveur, que vous m'étiez

 

(a) Var : Douceur pernicieuse, qu'ils ont voulu corriger.. — (b) ... De moyeu plus efficace pour nous» dégoûter des plaisirs que nos passions nous proposent , que de les mêler de mille douleurs pour nous empêcher de les trouver doux. — (c) De ses passions. — (d) En les possédant; maintenant il parle... — (e) Que vous répandiez sur...

 

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d'autant plus propice, que vous me troubliez dans la fausse paix que mes sens cherchaient hors de vous, et que vous ne me permettiez pas de m'y reposer : Te propitio tantò magis, quantù minus sinebas mihi dulcescere quod non eras tu (1).

Connaissons par ce grand exemple combien la sévérité nous est nécessaire. Les liens dont nos passions nous enlacent ne peuvent être brisés sans effort, les nœuds en sont trop serrés (a) et trop délicats pour pouvoir être défaits doucement ; il faut rompre, il faut déchirer, il faut que l’âme sente de la violence, de peur de se plaire trop dans ses convoitises. C'est ainsi que Dieu délivre ses amis fidèles de la servitude de leurs passions. Vous le voyez en saint Augustin ; et si vous voulez savoir la raison de cette conduite admirable, le même saint Augustin vous l'expliquera par une excellente doctrine du livre V contre Julien. C'est de là que nous apprenons qu'il y a en nous deux sortes de maux. Il y a en nous des maux qui nous plaisent, et il y a des maux qui nous affligent. Qu'il y ail des maux qui nous affligent, ah ! nous l'apprenons tous les jours. Les maladies, la perte des biens, les douleurs d'esprit et de corps, tant d'autres misères qui nous environnent, ne sont-ce pas des maux qui nous affligent? Mais il y en a aussi qui nous plaisent, et ce sont les plus dangereux ; par exemple l'ambition déréglée, la douceur cruelle de la vengeance, l'amour désordonné des plaisirs, ce sont des maux et de très-grands maux, mais ce sont des maux qui nous plaisent, parce que ce sont des maux qui nous flattent. Il y a donc des maux qui nous blessent, « et ce sont ceux-là, dit saint Augustin, qu'il faut que la patience supporte (b) ; et il y a des maux qui nous flattent, et ce sont ceux-là, dit le même Saint, qu'il faut que la tempérance modère (c) : » Alia mala sunt quœ per patientiam sustinemus, alia quœ per continentiam refrenamus (2).

Au milieu de ces maux divers dont il faut supporter les uns, dont il faut modérer les autres, et qu'il faut surmonter tous deux, chrétiens, quelle misère est la nôtre ! O Dieu, permettez-moi de

 

1 Confess., lib. VI, cap. VI. — 2 Cont. Jul., lib. V, cap. V, n. 22.

 

(a) Var. : Mêlés. — (b) Que nous devons souffrir par la patience. — (c) Que nous devons modérer par la tempérance.

 

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m'en plaindre : Usquequo, Domine, usquequo oblivisceris me in finem (1) ? « Jusqu'à quand, ô Seigneur, nous oublierez-vous dans cet abîme de calamités? » Jusqu'à quand détournerez-vous votre face de dessus les enfants d'Adam, pour n'avoir point de pitié de leurs maladies? Avertis faciem tuam in finem? « Jusqu'à quand, jusqu'à quand, Seigneur, me sentirai-je toujours accablé de maux qui remplissent mon cœur de douleur et mon esprit de fâcheuses irrésolutions? » Quamdiù ponam consilia in anima meâ, dolorem in corde meo per diem (2) ? Mais s'il ne vous plaît pas de m'en délivrer, exemptez-moi du moins de ces autres maux, des maux qui m'enchantent, des maux qui m'endorment, qui me contraignent de recourir à vous, de peur de m'endormir dans la mort : Illumina oculos meos, ne unquàm obdormiam in morte (3). Est-ce pas assez, ô Seigneur, que nous soyons pressés (a) de tant de misères qui font trembler nos sens, qui donnent de l'horreur à nos esprits? Pourquoi faut-il qu'il y ait des maux qui nous trompent par une belle apparence , des maux que nous prenions pour des biens, des maux qui nous plaisent et que nous aimions? Est-ce que ce n'est pas assez d'être misérable ? Faut-il pour surcroît de malheur que nous nous plaisions en notre misère, pour perdre à jamais l'envie d'en sortir? « Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort (4) ? » Ecoute la réponse, homme misérable : ce sera « la grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ : » Gratia Dei per Jesum Christum Dominum nostrum (5).

Mais admire l'ordre qu'il tient pour ta guérison. Il est vrai que tu éprouves deux sortes de maux : les uns qui piquent, les autres qui flattent. Mais il a disposé par sa providence que les uns servissent de remède aux autres; je veux dire que les maux qui blessent servent pour modérer ceux qui plaisent, les douleurs pour corriger les passions, les afflictions de la vie pour nous dégoûter des vaines douceurs et étourdir le sentiment des plaisirs mortels. Impinguatus est dilectus, et recalcitravit (6) : « Le bien-aimé s'est engraissé, et il a regimbé contre l'éperon. » Dieu l'a frappé, et il

 

1 Psal. XXII, I. — 2 Ibid., 2. — 3 Ibid., 4. — 4 Rom., VII, 24. — 5 Ibid., 25. — 6 Deut., XXXII, 15.

 

(aVar. : Accablés.

 

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s’est remis dans son devoir : Cùm occideret eos, quœrebant eum, et revertebantur et diluculà veniebant ad eum (1).

Saint Augustin était assoupi dans l'amour des plaisirs du monde, emporté par ses passions et enchanté par les maux qui plaisent; il était blessé jusqu'au cœur, et il ne sentait pas sa blessure. Dieu a appuyé sa main sur sa plaie, pour lui faire connaître son mal et lui faire tendre les bras à son médecin : Sensum vulneris tu pungebas (2). Il l'a piqué jusqu'au vif par les afflictions, pour le détourner de ses convoitises, et exciter ses affections endormies à la recherche du bien véritable.

Telle est la conduite de Dieu ; c'est ainsi qu'il nous avertit de nos passions ; et c'est, ma Sœur, sur cette sage conduite que la vie religieuse a réglé la sienne. Peut-elle y suivre un plus grand exemple? Peut-elle se proposer un plus beau modèle? Elle entreprend de guérir les âmes par la méthode infaillible de ce souverain médecin. Elle châtie les corps avec saint Paul3; elle réduit en servitude le corps par les saintes austérités de la pénitence, pour le rendre parfaitement soumis à l'esprit. Que cette méthode est salutaire ! Car, ma Sœur, je vous en conjure, jetez encore un peu les yeux sur le monde. Voyez les dérèglements de ceux qui le suivent (a), voyez les excès criminels où leurs passions les emportent. Ah! je vois que le spectacle de tant de péchés fait horreur à votre innocence. Mais quelle est la cause de tous ces désordres? C'est, ma Sœur, qu'ils ne songent pas à donner des bornes à leurs passions. Au contraire ils les traitent délicatement. Ils attisent ce feu, et ses ardeurs croissent jusqu'à l'infini (b); ils nourrissent ces bêtes farouches, et ils n'en peuvent plus dompter la fureur; à force de complaire à leurs convoitises, ils les rendent invincibles par leur complaisance (c). Mes Sœurs, que votre conduite est bien plus réglée! Bien loin de donner des armes à ces ennemis, vous les affaiblissez tous les jours par les veilles, par l'abstinence et par l'oraison. Vous tenez le corps sous le joug comme un esclave rebelle et opiniâtre (d). J'avoue que la nature souffre dans cette contrainte. Mais ne vous

 

1 Psal. LXXVII, 34. — 2 Confess., lib. VI, cap. VI. — 3 I Cor., IX, 17.

 

(a) Var. : De ceux qui l'aiment. — (b) Et il croit jusqu'à l'infini. — (c) Ils en demeurent enfin les esclaves. — (d) Rebelle et indocile.

 

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plaignez pas de cette conduite : cette peine, c'est un remède; cette rigueur qu'on vous lient, c'est un régime. C'est ainsi qu'il vous faut traiter, enfants de Dieu, jusqu'à ce que votre santé soit parfaite. Cette convoitise qui vous attire ; ces maux trompeurs dont je vous parlais, qui ne vous blessent qu'en vous flattant, demandent nécessairement cette médecine. Il importe que vous ayez des maux à souffrir, tant que vous en aurez à corriger. Il importe que vous ayez des maux à souffrir, tant que vous serez au milieu des biens où il est dangereux de se plaire trop. Si ces remèdes vous semblent durs, « ils s'excusent, dit Tertullien, du mal qu'ils vous font par l'utilité qu'ils vous apportent (1). » Soumettez-vous, ma Sœur, puisque Dieu le veut, à ce salutaire régime ; commencez-en aujourd'hui l'épreuve avec la bénédiction de l'Eglise ; embrassez de tout votre cœur ces austérités fructueuses, qui ôtant tout le goût aux plaisirs des sens, vous feront sentir vivement les chastes voluptés de l'esprit. Subissez le joug du Sauveur, aimez toutes ces contraintes qui vous vont rendre aujourd'hui son affranchie : Si vos Filius liberaverit, tunc verè liberi eritis (2). Mais outre le péché et les passions, il y a encore d'autres liens à rompre, cet engagement des affaires, ce nombre infini de soins superflus. Et c'est ce qui me reste à vous dire dans cette dernière partie.

 

TROISIÈME  POINT.

 

C'est rendre l'esprit plus libre que de brider son ennemi et le tenir en prison tout couvert de chaînes. « Je ne travaille pas en vain; mais je châtie mon corps, dit l'Apôtre; et je le réduis en servitude, de peur qu'ayant prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même ». » Ce n'est pas travailler en vain que de mettre en liberté mon esprit. J'ai, dit-il, un ennemi domestique ; voulez-vous que je le fortifie, et que je le rende invincible par ma complaisance? Ne vaut-il pas bien mieux que j'appauvrisse mes convoitises qui sont infinies, en leur refusant ce qu'elles demandent ? Tellement que la vraie liberté d'esprit, c'est de contenir nos affections déréglées par une discipline forte et rigoureuse, et non pas de les contenter par une molle condescendance.

 

1 De Pœnit.,  n. 10. — 2 Joan., VIII, 36. — 3 I Cor., IX, 20, 27.

 

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Jusqu'ici, âmes chrétiennes, nous avons disputé de la liberté contre des hommes qui nous contredisent, et que nos raisonnements ne convainquent pas sur le sujet de leur servitude. Car ils ne sentent pas celle du péché, parce qu'ils n'ont fait que ce qu'ils voulaient; ils ne s'aperçoivent pas non plus que leurs passions les contraignent, parce qu'ils ne s'opposent pas à leur cours et qu'ils en suivent la pente, si bien qu'ils n'entendent pas cette servitude que nous leur avons reprochée. Mais dans la contrainte dont je dois parler j'ai un avantage, mes Sœurs, que le monde est presque d'accord avec l'Evangile (a), et qu'il n'y a personne qui ne confesse que cet empressement éternel où nous jettent tant d'occupations différentes, est un joug importun et dur, qui contraint étrangement notre liberté (b). N'employons donc pas beaucoup de discours à prouver une vérité qui ne nous est pas contestée ; nos adversaires nous donnent les mains; le monde même que nous combattons, se plaint tous les jours qu'on n'est pas à soi, qu'on ne fait ce que l'on veut qu'à demi, parce qu'on nous ôte notre meilleur temps. C'est pourquoi on ne trouve jamais assez de loisir, toutes les heures s'écoulent trop vite (c), toutes les journées finissent trop tôt; et parmi tant d'empressements il faut bien qu'on avoue, malgré qu'on en ait, qu'on n'est pas maître de sa liberté.

Telles plaintes sont ordinaires dans la bouche des hommes du monde; et encore que je sache qu'elles sont très-justes, je ne laisse pas de maintenir que ceux qui les font ne le sont pas. Car souffrez que je leur demande quelle raison ils ont de se plaindre. Si ces liens leur semblent pesans, il ne tient qu'à eux de les rompre. S'ils désirent d'être à eux-mêmes, ils n'ont qu'à le vouloir fortement, et bientôt ils s'en rendront maîtres. Mais, mes Sœurs, ils ne veulent pas. Tel se plaint qu'il travaille trop, qui étant tiré des affaires ne pourrait souffrir son repos. Les journées maintenant lui semblent trop courtes, et alors son loisir lui serait à charge; il croira être sans affaires, quand il n'aura plus que les siennes, comme si c'était peu de chose que de se conduire soi-même.

 

(a) Var. : Avec moi. — (b) Cet empressement éternel où nous jettent tant d'occupations différentes, est extrêmement importun et contraint étrangement notre liberté. — (c) On n'y a jamais assez de loisir, toutes les heures sont trop avancées.

 

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D'où vient, mes Sœurs, cet aveuglement, si ce n'est que notre esprit inquiet ne peut goûter le repos, ni la liberté véritable? Et afin de le mieux entendre, remarquons s'il vous plaît, en peu de paroles, qu'il y a de la liberté dans le repos, et qu'il y en a aussi dans le mouvement. C'est une liberté d'avoir le loisir de se reposer, et c'est aussi une liberté d'avoir la faculté de se mouvoir. Il y a de la liberté dans le repos : car quelle liberté plus solide que de se retirer en soi-même, de se faire en son cœur une solitude pour penser uniquement à la grande affaire qui est celle de notre salut, de se séparer du tumulte où nous jette l'embarras du monde pour faire concourir tous ses désirs à une occupation si nécessaire ? C'est, mes Sœurs, cette liberté dont jouissait cet ancien si tranquillement, lorsqu'il disait ces belles paroles : Je ne m'échauffe point dans un barreau, je ne risque rien dans la marchandise, je n'assiège pas la porte des grands, je ne me mêle pas dans leurs dangereuses intrigues; je me suis séquestré du monde, parce que je me suis aperçu que j'ai assez d'affaires en moi-même : In me unicum negotium mihi est; si bien qu'à cette heure mon plus grand soin, c'est de retrancher les soins superflus : nihil aliud euro quàm ne curem (1).

Telle est la liberté véritable, mais elle n'est pas au goût des hommes du siècle. Cette tranquillité leur est ennuyeuse (a), ce repos leur semble une léthargie ; ils exercent leur liberté d'une autre manière, par un mouvement éternel, errant dans le monde deçà et delà. Ils nomment liberté leur égarement; comme des enfants qui s'estiment libres, lorsque s'étant échappés de la maison paternelle où ils jouissaient d'un si doux repos, ils courent sans savoir où ils vont. Voilà la liberté des hommes du monde : une seule affaire ne leur suffit pas pour arrêter leur âme inquiète ; ils s'engagent volontairement  dans  une chaîne continuée de visites, de divertissements, d'occupations différentes, qui naissent perpétuellement les unes des autres; ils ne se laissent pas un moment à eux parmi tant d'heures du meilleur temps qu'ils s'obligent insensiblement à donner aux autres. Au milieu d'un tel

 

1 Tertull., De Pall., n. 5.

 

(a) Var. ; Leur tourne en enuui.

 

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embarras, il est vrai qu'ils se sentent quelquefois pressés, ils se plaignent de cette contrainte; mais au fond ils aiment cette servitude, et ils ne laissent pas de se satisfaire d'une image de liberté qui les flatte. Comme un arbre que le vent semble caresser en se jouant avec ses feuilles et avec ses branches, bien que ce vent ne le flatte qu'en l'agitant, et le pousse tantôt d'un côté et tantôt d'un autre avec une grande inconstance, vous diriez toutefois que l'arbre s'égare par la liberté de son mouvement : ainsi, dit le grand Augustin, encore que les hommes du monde n'aient pas de liberté véritable étant toujours contraints de céder aux divers emplois qui les pressent, toutefois ils s'imaginent jouir d'un certain air de liberté et de paix, en promenant deçà et delà leurs désirs vagues et incertains : Tanquam olivœ pendenies in arbore, ducentibus ventis, quasi quàdam libertate aurœ perfruentes vago quodam desiderio suo (1).

Quelle est, ma Sœur, cette liberté qui ne nous permet pas de penser à nous, et qui nous dérobant tout notre temps, nous mène insensiblement à la mort, avant que d'avoir appris comment il faut vivre ? Si c'est cette liberté que vous perdez en vous jetant dans ce monastère, pouvez-vous y avoir regret ? Au contraire, ne devez-vous pas rendre grâces à Dieu (a) d'une perte si fructueuse? Si vous demeurez dans le siècle, il vous arrivera ce que dit l'Apôtre : Sollicitus est quœ sunt mundi et divisus est (2). Votre liberté sera divisée au milieu des soins de la terre : une partie se perdra dans les visites, une autre dans les soins de l'économie, etc. Parmi tant de troubles et d'empressements, presque toute votre liberté sera engagée; si vous y donnez quelque temps à Dieu, il faudra le dérober aux affaires. Dans la religion, elle est toute à vous; il n'y a heure, il n'y a moment que vous ne puissiez ménager et le donner saintement à Dieu.

Toutefois n'entrez pas témérairement dans une profession si relevée. L'Eglise, qui vous y voit avancer, vous arrête dès le premier pas ; elle vous ordonne de vous éprouver, et d'examiner votre vocation. Je vous ai dit, et il est très-vrai, que la vie que

 

1 In Psal. CXXXVI, n. 9. — 2 I Cor., VII, 33.

(a) Var. : Louer Dieu.

 

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vous embrassez a sans doute de grands avantages, mais je ne puis vous dissimuler qu'elle a de grandes difficultés pour celles qui n'y sont pas appelées. Eprouvez-vous donc sérieusement ; et si vous ne sentez en vous-même un extrême dégoût du monde, une sainte et divine ardeur pour la perfection chrétienne, sortez, ma Sœur, de cette clôture et ne profanez pas ce lieu saint. Que si Dieu, comme je le pense, vous a inspiré par sa grâce le mépris des vanités de la terre et un chaste désir d'être son Epouse, que tardez-vous de vous revêtir de l'habit que votre Epoux vous prépare, et pourquoi vois-je encore sur votre personne tous les vains ornements du monde, c'est-à-dire la marque de sa servitude? Omnem hanc ornatùs servitutem à libero capite depellite (1).

Et ne vous étonnez pas, si je dis que cet habit est la marque de sa servitude. Car qu'est-ce que la servitude du siècle? C'est un attachement aux soins superflus ; c'est ôter le temps à la vérité, pour le donner à la vanité. Et où paraît mieux cet attachement que dans cette pompe des habits du siècle? La nécessité et la pudeur ont fait autrefois les premiers habits; la bienséance s'en étant mêlée, elle y a ajouté quelques ornements. La nécessité les avait faits simples, la pudeur les faisait modestes, la bienséance se contentait de les faire propres. Mais la curiosité s'y étant jointe, la profusion n'a plus eu de bornes; et pour orner un corps mortel, presque toute la nature travaille, presque tous les métiers suent, presque tout le temps s'y consume. Combien en a-t-on employé à ce vain ajustement qui vous environne ! Combien d'heures s'y sont écoulées? Et n'est-ce pas une servitude? Omnem hanc ornatùs servitutem à libero capite depellite.

Que dirai-je de la coiffure? C'est ainsi que le monde prodigue les heures, c'est ainsi qu'il se joue du temps; il le prodigue jusqu'aux cheveux, c'est-à-dire la chose la plus nécessaire à la chose la plus inutile. La nature, qui ménage tout, jette les cheveux sur la tête avec négligence comme un excrément superflu. Ce que la nature regarde comme superflu la curiosité en fait une étude (a) : elle devient inventive et ingénieuse, pour se faire une

 

1 Tertul., De Cult. fem., lib. II, n. 7.

(a) Var. ; Une affaire.

 

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affaire (a) d'une bagatelle, et un emploi d'un amusement. N'ai-je donc pas raison de vous dire que ces superbes ornements du siècle, c'est l'habit de la servitude?

Venez donc, ma très-chère Sœur, venez recevoir des mains de Jésus les ornements de la liberté. On changeait autrefois d'habit à ceux que l'on voulait affranchir ; et voici qu'on vous présente humblement au divin Auteur de la liberté, afin qu'il lui plaise de vous dépouiller (b) aujourd'hui de toutes les marques de votre esclavage. Qu'on ne trouble point par des pleurs une si sainte cérémonie ; que la tendresse de vos parents ne s'imagine pas qu'elle vous perde, lorsque Jésus-Christ vous prend en sa garde. Quoi ! ce changement d'habit vous doit-il surprendre? Si le siècle jusqu'ici vous a habillée , doit-on vous envier le bonheur que Jésus-Christ vous revête à sa mode? Quittez, quittez donc ces vains ornements et toute cette pompe étrangère. Recevez des mains de l'Eglise le dévot habit du grand saint Bernard. Ou plutôt représentez-vous la main de Jésus invisiblement étendue ; c'est lui qui vous environne de cette blancheur, pour être le symbole de votre innocence ; c'est lui qui vous couvre de ce sacré voile, qui sera le rempart de votre pudeur, le sceau inviolable de votre retraite, la marque fidèle de votre obéissance.

Mais en vous dépouillant des habits du siècle, dépouillez-vous aussi au dedans de toutes les vanités de la terre. Ne vous laissez pas éblouir au faux brillant que jette aux yeux la grandeur humaine. Songez que les soins, les inquiétudes, et encore le dépit et le chagrin ne laissent pas souvent de nous dévorer sous l'or et les pierreries ; et que le monde est plein de grands et illustres malheureux que tous les hommes plaindraient, si l'ignorance et l'aveuglement ne les faisaient juger dignes d'envie. Réjouissez-vous donc saintement en votre innocente simplicité, qui donnera plus de lustre à votre famille que toutes les grandeurs de la terre. Car s'il est glorieux à votre maison d'avoir mérité tant d'honneurs, c'est un nouveau degré d'élévation de les savoir mépriser généreusement; et je la trouve bien mieux établie de s'étendre si avant par votre moyen, jusque dans la maison de Dieu, que de

 

(a) Var. : Une étude. — (b) Pour vous dépouiller.

 

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s'être unie par ses alliances à tout ce que cette grande ville a de plus illustre. Encore que l'on ait vu vos prédécesseurs remplir les places les plus importantes, ne leur enviez pas la part qu'ils ont eue au gouvernement de l'Etat ; mais tâchez de leur succéder en la grâce que Dieu leur a faite de se bien gouverner eux-mêmes. Quel honneur ferez-vous, ma Sœur, à ceux qui vous ont donné la naissance, en purifiant tous les jours par la perfection religieuse ces excellentes dispositions qu'une bonne naissance vous a transmises, qu'une sage éducation et l'exemple de la probité qui luit de toutes parts dans votre famille ont si heureusement cultivées!

 

FIN DU SERMON PRÉCÉDENT
AUTREMENT TRAITÉE.

 

Qui pourrait rapportée les lois importunes que le monde s'est imposées ? Premièrement il nous accable d'allaires qui consument tout notre loisir, comme si nous n'avions pas nous-mêmes une affaire assez importante, à régler les mouvements de nos âmes. Combien dérobe-t-il tous les jours aux personnes de votre sexe du temps qu'elles emploieraient à orner leur esprit par le soin inutile de parer le corps? Combien de sortes d'occupations a-t-il enchaînées les unes aux autres? Quel commerce de visites, quels détours de cérémonies a-t-il inventés pour nous tenir dans un mouvement éternel, qui ne nous laisse presque pas un moment à nous, et dont le monde ne cesse de se plaindre (a) ? Quelle liberté peut-on concevoir dans cette cruelle nécessité de perdre le temps, qui nous est donné pour l'éternité, par tant d'occupations inutiles qui nous font insensiblement venir à la mort, avant que d'avoir appris comment il faut vivre?

Et cette autre nécessité qu'on s'impose de se faire considérer dans le inonde, n'est-ce pas encore une servitude qui nous rend

 

(a) Var. : Dans un empressement éternel qui ne nous laisse pas un moment à nous.

 

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esclaves de ceux auxquels nous sommes obligés (a) de plaire, qui nous assujettit au qu'en dira-t-on et à tant de circonspections importunes, qui nous fait vivre tout pour les autres, comme si nous ne devions pas enfin mourir pour nous-mêmes? Quelle folie, quelle illusion, de s'établir cette dure loi, de faire toujours une vie publique (b), puisqu'enfin nous devons tous faire une fin privée !

Au milieu de tant de captivités, les hommes du siècle s'estiment libres, et parmi toutes ces lois et toutes ces contraintes du monde. Mais vous, ma Sœur, vous êtes libre pour Jésus-Christ : son sang vous a acheté la liberté ; ne vous rendez point esclave des hommes, mais sacrifiez votre liberté à Jésus-Christ seul: Pretio empti estis, nolite fieri servi hominum (1). Que si le monde a ses contraintes, que je vous trouve heureuse, ma Sœur, vous qui estimant trop votre liberté pour la soumettre aux lois delà terre, professez hautement que vous ne voulez vous captiver que pour l'amour de celui qui étant le maître de toutes choses, s'est rendu esclave pour nous afin de nous tirer de la servitude. Dépouillez donc courageusement, dépouillez (c) avec cet habit séculier toute la servitude du monde ; rompez toutes ses chaînes, et oubliez toutes ses caresses. Il vous offrait des fleurs, mais le moindre vent les aurait séchées. Votre éducation et votre naissance vous promettaient de grands avantages, mais la mort vous les aurait enfin enlevés. Ne songez plus, ma Sœur, à ce que vous étiez dans le siècle, si ce n'est pour vous élever au-dessus, et apprenez de saint Bernard (d) votre Père, que la religieuse qui s'en souvient trop « ne dépouille pas le vieil homme, mais le déguise par le masque du nouveau: » Veterem hominem non exuit, sed nom palliat (2).

Que vous sert de voir votre race ornée par la noblesse des croix de Malte, et par la majesté des sceaux de France, qui ont été avec tant d'éclat dans votre maison? Que vous sert d'être née d'un père qui a rempli si glorieusement la première place dans l'un de nos plus augustes sénats, plus encore par l'autorité de sa vertu que

 

1 I Cor., VII, 23. — 2 In Cant., serm. XVI, n. 9.

 

(a) Var. : Nous avons résolu de plaire. — (b) Quelle illusion de faire toujours une vie publique. — (c) Dépouillez, dépouillez. — (d) Ne songez plus, ma Sœur, à ce que vous étiez dans le siècle; et apprenez de saint Bernard...

 

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par celle de sa dignité ? Que vous sert tant de pourpre qui brille de toutes parts dans votre famille? En ce dernier jugement de Dieu où nos consciences seront découvertes, vous ne serez pas estimée par ces ornements étrangers, mais par ceux que vous aurez acquis par vos bonnes œuvres : tellement que vous ne devez retenir de ce que vous avez vu dans votre maison, que les exemples de probité que l'on y admire et dans lesquels vous avez été si bien élevée.

Et que l'on ne croie pas qu'en quittant le monde, vous ayez aussi quitté les plaisirs. Vous ne les quittez pas, mais vous les changez. Ce n'est pas les perdre, ma Sœur, que de les porter (a) du corps à l'esprit, et des sens dans la conscience. Que s'il y a quelque austérité dans la profession que vous embrassez, c'est que votre vie est une milice où les exercices sont laborieux, parce qu'ils sont forts ; et où plus on se durcit au travail, plus on espère de remporter de victoires. Mesurez la grandeur de votre victoire par la dureté de votre fatigue. Votre corps est renfermé ; mais l'esprit est libre, il peut aller jusqu'auprès de Dieu ; et quand l’âme sera dans le ciel, le corps ne souffrira rien sur la terre. Promenez-vous en esprit, et ne cherchez point pour cela de longues allées ; allez par la magnifique étendue du chemin qui conduit à Dieu. Que tous les autres vous soient fermés ; vous serez toujours assez libre, pourvu que celui-ci soit ouvert pour vous, et tant que vous marcherez dans les voies de Dieu vous ne serez jamais resserrée. Ne tenez votre liberté que de Jésus-Christ, n'ayez que celle qu'il vous présente ; et vous serez véritablement affranchie, parce que sa main puissante vous délivrera premièrement de la tyrannie du péché par les saintes précautions de la discipline religieuse par lesquelles vous tâchez de vous imposer cette heureuse nécessité de ne pécher plus, puis de celle des passions et des convoitises par la mortification et la pénitence par laquelle vous dompterez les maux qui vous flattent et vous sanctifierez les maux qui vous blessent ; et enfin de toutes ces lois importunes que le monde s'est imposées par ses bienséances imaginaires qui ne nous permettent pas de vivre à nous-mêmes, ni de profiter du temps pour

 

(a) Var. : Vous ne les abandonnez pas, mais vous les portez.

 

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l'éternité. Telle sera votre liberté dans le siècle, jusqu'au temps où le Fils de Dieu surmontant en vous la corruption et la mort, vous rendra parfaitement libre dans la bienheureuse immortalité. Amen.

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