IV Vendredi Saint
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QUATRIÈME SERMON
POUR
LE VENDREDI SAINT,
SUR LA PASSION
DE NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST (a).

 

Justus perit, et non est qui recogitet in corde suo.

 

Le juste meurt, et il ne se trouve personne qui médite cette mort en son cœur. Isa., LVII, 1.

 

Toute la science du chrétien est renfermée dans la croix; et le grand apôtre saint Paul, après avoir appris au troisième ciel les secrets de la sagesse de Dieu, est venu publier au monde « qu'il ne savait autre chose que Jésus-Christ crucifié : » Non enim judicavi me scire aliquidinter vos, nisi Jesum Christian, et hunc crucifixum (1).

En effet il est véritable que la sagesse divine (b) ne s'est jamais montrée plus à découvert à ceux à qui la foi a donné des yeux, que dans le mystère de la croix. C'est là que Jésus-Christ étendant les bras nous ouvre le livre sanglant dans lequel nous pouvons apprendre tout l'ordre des conseils de Dieu, toute l'économie du salut des hommes, la règle fixe et invariable pour former tous

 

1 I Cor., II, 12.

 

(a) Prêché dans le Carême de 1666, devant la Cour.

Ce sermon n'a été prêché, ni en 1660, parce que le style ne s'accorde pas avec cette date; ni eu 1661 ou 1663, parce qu'il ne renferme pas l'appellation «Mes sœurs; » ni en 1662, parce que nous avons un autre sermon pour cette année-là : il a donc été prêché en 1666.

Dans les quatre discours sur la Passion, l'auteur décrit les mauvais traitements que la cruauté des Juifs a fait subir au Fils de Dieu ; le lecteur trouvera, dans la comparaison île ces pointures, autant de plaisir que d'avantage. Une phrase seulement. Bossuet dit, en 1656 : « On le veut baiser, il donne les lèvres; frapper à coups de béton, il tend le dos. » En 1661 : « Un perfide le veut baiser, il donne» (comme précédemment). En 1662 et en 1666: « Il ne refuse pas sa divine bouche aux perfides baisers de Judas ; il tend volontairement aux coups de fouet ses épaules innocentes. »

 

(b) Var.: La sagesse de Dieu.

 

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nos jugements, la direction sûre et infaillible pour conduire droitement nos mœurs, enfin un mystérieux abrégé de toute la doctrine de l'Evangile et de toute la théologie chrétienne. Ce n'est donc pas sans raison que le prophète Isaïe se plaint dans mon texte que cette mort n'est pas méditée : « Le juste meurt, nous dit-il, et personne n'y pense en son cœur; » c'est en vain que la sainte Eglise appelle aujourd'hui tous ses enfants à la croix ; tous en révèrent l'image; peu en contemplent le mystère, aucun presque ne s'en applique la vertu ; de sorte que le plus saint de tous les spectacles et celui qui est le plus capable de toucher les cœurs, n'a pas de force pour changer les nôtres.

Qui me donnera, chrétiens, que je puisse aujourd'hui vous rendre attentifs à la croix de Jésus-Christ, que je puisse graver dans vos cœurs un souvenir éternel de sa passion et vous découvrir les secrets qu'elle enferme pour votre salut! Mais, mes frères, nul n'est capable d'entendre le mystère de la croix, si auparavant il ne l'adore; et le degré nécessaire pour pénétrer ses grandeurs, c'est de révérer ses bassesses.

Donc, ô croix du Sauveur Jésus, qui nous fais voir aujourd'hui le plus grand de tous les miracles (a) dans le plus grand de tous les scandales! ô croix, supplice du juste et asile des criminels , ouvrage de l'injustice et autel de la sainteté, qui nous ôtes Jésus-Christ et qui nous le donnes ; qui le fais notre victime» et notre monarque, et enfermes dans le mystère du même écriteau la cause de sa mort et le titre de sa royauté, reçois nos adorations et fais-nous part de tes grâces et de tes lumières. Je te rends, ô croix de Jésus, cette religieuse adoration que l'Eglise nous enseigne (b) ; et pour l'amour de celui dont le supplice t'honore, dont le sang te consacre , dont les opprobres te rendent digne d'un culte éternel, je te dis avec cette même Eglise : O Crux, ave !

 

Ces saintes lamentations que l'Eglise récite durant ces saints (c) jours, les plaintes qui retentissent dans ses chants, la

 

(a) Var. : Des mystères. — (b) Que ton infamie t'a méritée. — (c) Durant ces jours.

 

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mystérieuse tristesse de ses cérémonies sacrées, nous avertissent que voici le temps de penser sérieusement à la mort du Juste ; et si nous refusons nos attentions à ce grand el admirable spectacle, le prophète s'élèvera contre nous par ces paroles de mon texte : « Le juste meurt, dira-t-il, et cette mort (a) si importante au genre humain n'est considérée de personne : » Justus moritur, etc. Le juste dont il nous veut faire contempler la mort, c'est celui qui est nommé dans les Ecritures le Juste par excellence (1) ; c'est celui qui a été attendu dès l'origine du monde sous ce titre (b) vraiment auguste ; c'est celui qui ayant paru au temps destiné, a dit hautement à tous les hommes : « Qui de vous me reprendra de péché (2)? » et pour tout dire en un mot, qui étant Dieu et homme tout ensemble, est saint d'une sainteté infinie, et appelé pour cette raison « le Saint des saints (3). » Cependant une cabale impie (c) s'est liguée malicieusement contre lui ; elle a trouvé le moyen de corrompre un disciple perfide, d'animer un peuple infidèle (d), d'intimider un juge trop faible et malheureusement politique (e), et de faire concourir toutes les puissances du monde au supplice de l'Innocent et du Saint qu'on attache à un bois infâme au milieu de deux scélérats : Et cum iniquis reputatus est (1).

Mais tandis que les Juifs ingrats traitent leur Sauveur en cette sorte, lui cependant qui reconnait l'ordre de son Père dans leur haine aveugle et envenimée, et qui sait que c'est leur heure et la puissance des ténèbres, ne se sert ni de son pouvoir infini, ni de sa sagesse pour les confondre, il ne fait que baisser la tête; et bien loin d'appeler à son secours des légions d'anges, lui-même n'allègue rien pour sa justification (h). Bien plus, il ne se plaint pas même de ses ennemis. On a vu les innocents affligés faire de funestes (g) imprécations contre leurs persécuteurs ; celui-ci, le plus juste sans comparaison et le plus indignement traité, ni ne dit rien de fâcheux, ni n'invoque contre les Juifs qui le

 

1 Isa., XLV, 8; Jerem., XXIII, 6; I Joan., II, 1. — 2 Joan., VIII, 46. — 3 Dan., IX, 24. —4 Isa., LIII, 12.

 

(a) Var.: « Le juste meurt, et cette mort.....»— (b) Nom. —(c) Sacrilège.— (d) ingrat. — (e) Un juge faible et irrésolu.— (f) Pour sa défense.— (g) De cruelles.

 

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persécutent (a) le Ciel témoin de son innocence; au contraire il n'ouvre la bouche que pour demander leur grâce; et non content de leur pardonner pendant qu'ils le font mourir inhumainement, il offre encore pour eux ce sang que répandent leurs mains sacrilèges (b) ; tant sa bonté est inépuisable.

C'est ainsi que pendant que les méchants osent tout contre le Juste, non-seulement il souffre tout par obéissance, mais encore il pardonne tout par miséricorde. O le saint et admirable spectacle! Qu'a jamais vu le ciel et la terre, qui mérite davantage d'être regardé qu'une telle persécution si injustement entreprise, si humblement soutenue (c), si miséricordieusement pardonnée? Ouvrons donc les yeux, chrétiens ; et pour obéir au prophète qui nous presse avec tant de force de penser à la mort du Juste, considérons attentivement avec quelle malice on le persécute, avec quelle obéissance il se soumet, avec quelle bonté il pardonne. Mais puisque tout se fait ici pour notre salut, et que nous avons tant de part en toutes manières à la mort de cet Innocent, pénétrons encore plus loin, et nous trouverons, Messieurs, dans ses persécutions notre crime, dans son obéissance notre exemple, dans le pardon qu'il accorde notre grâce et notre espérance.

 

PREMIER POINT.

 

Il est aisé, chrétiens, de rencontrer notre crime dans les injustes persécutions du Sauveur des âmes. Car comme la foi nous apprend « qu'il a été livré pour nos péchés (1), » nous pouvons comprendre sans peine, dit le dévot saint Bernard (2) que nous sommes les auteurs de son supplice, plus que Judas qui le trahit, plus que les Juifs (d) qui l'accusent, plus que Pilate qui le condamne, plus que les soldats qui le crucifient. Mais c'est d’une autre manière que je prétends (g) considérer notre crime dans la passion du Sauveur. Je veux vous y faire voir les diverses dispositions de ceux

 

1 Rom., IV, 25. — 2 Serm. Fer. II Pasch., Àppend., tom. II, n. 13.

 

(a) Var. : Ni ne dit rien de fâcheux contre ses ennemis, ni n'invoque contre ceux qui le persécutent le Ciel témoin..... — (b) Et non content de leur pardonner, il offre encore pour eux ce sang que répandent leurs mains sacrilèges avec une inhumanité si funeste, — avec une si funeste inhumanité.— (c) Si fortement soutenue. — d) Les pontifes. — (e) Que je veux.

 

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qui ont concouru à persécuter l'Innocent, et dans ces dispositions les inclinations et les mœurs des hommes, afin que chacun puisse reconnaitre la malignité qu'il porte en son cœur. Pour cela il faut remonter jusqu'au principe et remarquer, chrétiens, que c'a été un conseil de Dieu que Jésus-Christ, qui devait mourir pour le péché, mourût aussi par le péché même ; je veux dire qu'étant la victime et la commune propitiation de tous les crimes du monde (1), il est aussi arrivé que presque tous les crimes ont part à sa mort et à son supplice : c'est pourquoi nous y voyons concourir l'envie, la cruauté, la dérision, les blasphèmes, les artifices, les faux témoignages, l'injustice et la perfidie; enfin il a éprouvé tout ce qu'il y a de plus furieux, de plus injuste et de plus malin dans le cœur de l'homme.

Que si vous me demandez quelle a été la cause de ce conseil, et pourquoi tant de crimes ont concouru au supplice du Sauveur des âmes, je vous dirai, chrétiens, c'est que le Fils de Dieu nous est proposé comme celui qui non-seulement doit expier les péchés et la malice du monde , mais encore la faire haïr. Il y a dans la créature un fond de malignité infinie, qui fait dire à l'apôtre saint Jean, non-seulement que le monde est malin, mais encore « qu'il n'est autre chose que malignité : » Mundus  totus in maligno positus est (2). Elle se produisit contre Jésus-Christ pour deux raisons. Premièrement il est venu combattre la malignité du monde; il a été nécessaire qu'il la fit déclarer tout entière, afin de faire éclater l'opposition éternelle de lui et du monde : c'est pourquoi elle a pour ainsi dire marché contre lui comme en bataille rangée et déployé contre lui tout ce qu'elle a de malices (a). Secondement il est venu expier les péchés, nous donner les moyens de les connaître et les motifs de les haïr. Mais rien ne nous peut faire haïr davantage la malignité du monde, que de lui voir répandre contre le Sauveur tout ce qu'elle a de venin, c’est pour cela qu'il a fallu que tout ce qu'il y a de plus secret, tout ce qu'il y a de profondeur dans la malice des hommes se déployât pour ainsi dire contre lui (b), afin qu'elle nous parût d'autant plus digne

 

1 I Joan., II, 2. — 2 Ibid., V, 19.

 

(a) Var. : Toutes ses malices. — (b) Parût au jour.

 

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d'exécration, qu'elle est plus avant mêlée dans le plus noir attentat que l'univers (a) ait jamais vu. Ainsi la manière la plus utile de considérer les persécutions qu'on fait au Sauveur des âmes, c'est de peser attentivement de quoi le cœur de l'homme a été capable, afin qu'autant de fois que nous connaîtrons en nous-mêmes quelque ressemblance avec ceux qui ont affligé et persécuté Jésus-Christ , nous voyions en combien de sortes nous renouvelons le crime des Juifs et la passion du Sauveur des âmes (b).

Venez donc apprendre, Messieurs, dans l'histoire de ses douleurs ce qu'il faut attendre du monde. Venez connaître le naturel et les malignes dispositions de l'esprit humain : enfin venez voir ce qu'il faut souffrir de l'amitié, de la haine, de l'indifférence des hommes, de leur appui, de leur abandon, de leurs vertus et de leurs vices, de leur probité et de leur injustice. Tout est changeant, tout est infidèle, tout se tourne en affliction, et Jésus-Christ nous en est un illustre exemple (c).....

Que lui fera maintenant souffrir la fureur de ses ennemis? Mille tourments, mille afflictions, mille calomnies. Mais avant que de vous parler de toutes ces indignités, regardons-en la première cause, qui était une noire envie. C'est la plus basse, la plus odieuse, la plus décriée de toutes les passions, mais peut-être la plus commune et dont peu d'aines sont tout à fait pures. Apprenons donc à la détester et à la déraciner jusqu'aux moindres fibres, puisque c'est elle qui a inventé et exécuté tout ce qui a été entrepris contre le Juste. Les hommes se piquent d'être délicats; et la flatterie de notre amour-propre nous fait si grands à nos yeux, que nous prenons pour un attentat la moindre apparence de contradiction , et nous nous emportons si peu qu'on nous blesse.

Mais ce qu'il y a en nous de plus déréglé, c'est que même, tant nous sommes tendres, on nous fâche sans nous faire mal, on nous blesse sans nous toucher. Celui-là fait sa fortune innocemment, et

 

(a) Var. : Que la terre, le soleil, le monde ait... — (b) . . de quoi le cœur de l'homme est capable, et de haïr en nous-mêmes tout ce qui peut avoir le moindre rapport avec ces malheureuses inclinations.— (c) La fin du parafes se trouve dans le sermon précédent, p. 64, depuis ces mots: « Venez voir ce qu'il faut attendre de l'amitié, » jusqu'à ceux-ci. p. 66: « Que lui fera maintenant souffrir la fureur de ses ennemis. » Bossuet renvoie expressément, dans le troisième point, au sermon qu'on vient d'indiquer.

 

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il nous rend ses ennemis par ses bons succès. Ou sa vertu nous fait ombre, ou sa réputation nous offusque (a). Les scribes et les pharisiens ne pouvaient souffrir Jésus-Christ, ni la pureté de sa doctrine, ni l'innocente simplicité de sa vie et de sa conduite, qui confondait leur hypocrisie, leur orgueil et leur avarice (b). « O envie, dit excellemment saint Grégoire de Nazianze (1), tu es la plus juste et la plus injuste de toutes les passions : injuste certainement, parce que tu affliges les innocents; mais juste aussi tout ensemble, parce que tu punis (c) les coupables : injuste encore une fois, parce que tu incommodes tout le genre humain ; mais juste en cela souverainement, que tu commences ta maligne (d) opération par le cœur où tu es conçue. » Les pontifes des Juifs et les pharisiens, tourmentés nuit et jour de cette lâche passion, s'emportent aux derniers excès contre le Sauveur, et joignent ensemble pour l'accabler tout ce que la dérision a de plus outrageux et la cruauté de plus sanguinaire.

C'est une chose inouïe que la risée et la cruauté se joignent dans toute leur force , à cause que l'horreur du sang répandu remplit l’âme d'images funèbres qui rabattent (e) cette joie malicieuse dont se forme la moquerie. Cependant (f).....

 

SECOND  POINT.

 

Saint Augustin a remarqué comme trois principes de la mort de Notre-Seigneur. « Jésus-Christ, dit ce saint évêque (2), a été livré au dernier supplice par trois sortes de personnes, premièrement par son Père, secondement par ses ennemis, troisièmement par lui-même. » Il a été livré par son Père ; c'est ce qui fait dire à l'Apôtre que « Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais qu'il l'a livré pour nous tous : » Pro nobis omnibus tradidit eum (3). Il a

 

1 Orat. XXVII, n. 8. — 2 Tract, VII  in Epist. Joan., n. 7. — 3 Rom., VIII, 38.

 

(a) Var. : Nous incommode. — (b) Ni la sainteté de sa vie qui condamnait leur hypocrisie... — (c) Tu tourmentes. — (d) Cruelle. — (e) Empêchent. — (f) Ce passage est ainsi terminé dans le sermon précédent, p. 66 : «Cependant je vois mon Sauveur livré à ses ennemis pour être l’unique objet de leur raillerie comme un insensé, de leur fureur comme un scélérat ; de telle sorte, mes frères, que nous voyons régner dans tout le cours de sa passion la risée parmi les douleurs, et l'aigreur de la moquerie dans le dernier emportement de la cruauté. »

 

 

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été livré par ses ennemis ; Judas l'a livré aux Juifs : Ego vobis eum tradam (1); les Juifs l'ont livré à Pilate : Tradiderunt Pontio Pilato prœsidi (2); « Pilate l'a livré aux soldats pour le crucifier : » Tradidit eum militibus ad crucifigendum (3). Non-seulement, chrétiens, il a été livré par son Père et livré par ses ennemis, mais encore livré par lui-même; et saint Paul en est touché jusqu'au fond de l’âme, lorsqu'il écrit ainsi aux Galates : « Je vis en la foi du Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi : » Et tradidit semetipsum pro me (4). Voilà donc le Fils de Dieu livré à la mort par de différentes personnes et par des motifs bien différents. Son Père l'a livré par un sentiment de justice, Judas par un motif d'intérêt, les Juifs par l'instinct d'une noire envie (a), Pilate par lâcheté, lui-même enfin par obéissance.

Mais pour entendre jusqu'où va son obéissance (b), il faut rappeler en notre mémoire que s'étant chargé volontairement des iniquités du monde (c), la justice de son Père a voulu les venger sur sa personne. Et l'heure n'est pas plutôt arrivée de transporter sur cet Innocent toute la peine des coupables pour lesquels il a répondu, qu'aussitôt le Père éternel fait deux choses étonnantes; il lâche contre son Fils toute la puissance des enfers, et il semble en même temps retirer de lui toute la protection du ciel. Jusqu'à ce jour, chrétiens, ses ennemis avoient tenté vainement, tantôt de le lapider, tantôt de le prendre; ils pouvaient bien attenter, mais non rien exécuter contre sa personne, jusqu'à ce que le signal fût donné d'en haut. Mais Dieu ayant aujourd'hui lâché la main, vous avez vu en un moment toutes les passions excitées, toutes les puissances émues, toutes les furies déchaînées contre Jésus-Christ. Que ces efforts (d) seraient vains et que cette rage du monde serait impuissante, si le Fils de Dieu voulait résister. Il ne le fait pas, chrétiens; il voit son heure arrivée, il adore l'ordre de son Père ; et résolu d'obéir, il laisse à la malice des Juifs (e)

 

1 Matth., XXVI, 15. — 2 Ibid., XXVII, 2. — 3 Ibid., 26. — 4 Galat., II, 20.

 

(a) Var. : Par envie, — par l'impression d'une maligne envie. — (b) Pour entendre le mérite de l'obéissance de Jésus-Christ. — (c) S'étant soumis à la volonté de son Père et à toutes les volontés, quoique dépravées, de ses plus cruels ennemis, et s'étant chargé volontairement des iniquités du monde. — (d) Mais que ces étroits... — (e) Aux Juifs envieux.

 

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une puissance sans bornes contre sa personne : si bien que, pendant que ses ennemis sont dans la disposition de tout oser (a), il se réduit lui-même volontairement à la nécessité de tout souffrir. C'est en cette sorte, Messieurs, qu'ils deviennent pour ainsi dire tout-puissants contre le Tout-Puissant même, qui s'expose sans force et sans résistance à quiconque entreprendra de lui faire outrage. C'est ce que l'apôtre saint Pierre nous explique excellemment en un petit mot dans sa première Epître canonique (1), où remettant devant nos yeux Jésus-Christ souffrant, il remarque « qu'il ne rendait point ni opprobres pour opprobres, ni malédiction pour malédiction, ni menaces pour menaces. » Que faisait- il donc, chrétiens, dans tout le cours de sa passion ? L'apôtre saint Pierre nous l'expliquera dans une seule parole : Tradebat autem judicanti se injustè: « Il livrait, il s'abandonnait à celui qui le jugeat injustement. » Et ce qui se dit de son juge, se doit entendre de la même sorte de tous ceux qui entreprennent de lui faire insulte (b) : il se livre tout à fait à eux pour faire de lui à leur volonté. C'est pourquoi il ne refuse pas sa divine bouche aux perfides baisers de Judas ; il tend volontairement aux coups de fouet ses épaules innocentes ; il donne lui-même ses mains, qui ont opéré tant de miracles, tantôt aux liens et tantôt aux clous; et présente ce visage, autrefois si majestueux, à toutes les indignités dont s'avise une troupe furieuse (c). Il est écrit expressément « qu'il ne détournait pas seulement sa face : » Faciem meam non averti ab increpantibus et conspuentibus in me (2). Victime humblement dévouée à toute sorte d'excès, il ne fait qu'attendre le coup sans en vouloir seulement éluder (d) la force par le moindre mouvement de tête. Venez donc, ô Juifs et Romains, magistrats et particuliers, peuples et soldats, venez cent fois à la charge; multipliez sans fin vos outrages, plaies sur plaies, douleurs sur douleurs, indignités sur indignités ; mon Sauveur ne résiste pas et respecte en votre

 

1  Petr., II 23. — 2 Isa., L, 6.

 

(a) Var. : De tout entreprendre. — (b) De l'outrager. — (c) C'est pourquoi vous lui voyez donner sa bouche aux perfides baisers de Judas, présenter lui-même ses mains ouvrières de tant de miracles tantôt aux liens et tantôt aux clous ce visage autrefois si majestueux à toutes les indignités d'une populace furieuse. — (d) Eviter.

 

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fureur l'ordre de son Père. Ainsi son innocence est abandonnée au débordement effréné de votre licence et à la toute-puissance, si je puis l'appeler ainsi, de votre malice.

Si jamais il vous arrive, Messieurs, de tomber entre les mains de vos ennemis, d'être décriés par leurs médisances, enveloppés dans leurs artifices, accablés par leur puissance et par leur crédit, souvenez-vous du Juste que vous voyez succomber aujourd'hui sous la malice obstinée de ses envieux. C'est là, je le confesse , la plus rude épreuve de la patience. On cède plus facilement dans les autres maux où la malice des hommes ne se mêle pas; mais quand la malignité de nos ennemis est la cause de nos disgrâces, on a peine à trouver (a) de la patience. Et la raison, chrétiens, c'est que par exemple dans les maladies, un certain cours naturel des choses nous découvre plus clairement l'ordre de Dieu, auquel notre volonté quoique indocile voit bien néanmoins qu'il faut se rendre. Mais cet ordre qui nous est montré dans les nécessités naturelles, nous est caché au contraire par la malice des hommes. Lorsque nous sommes circonvenus (b) par des fraudes, par des injustices, par des tromperies; lorsque nous voyons que «nos ennemis nous ont comme assiégés et environnés par des paroles de haine, » ainsi que parle le divin Psalmiste, Sermonibus odii circumdederunt me (2) ; et que de quelque côté que nous nous tournions, leur malice a pris les de vans et nous a fermés de toutes parts, (c) alors il est malaisé de reconnaître l'ordre d'un Dieu juste parmi tant d'injustices qui nous pressent; et comme rien ne nous paraît que la malice des hommes qui nous trompent et qui nous oppriment, notre cœur croit avoir droit de se révolter, et c'est là qu'on se sent poussé aux derniers excès (d).

O Jésus crucifié par les impies! ô Juste persécuté de la manière du monde la plus outrageuse ! venez ici à notre secours, et faites-nous voir l'ordre de Dieu dans les maux que nous endurons par la malice des hommes. En effet qu'est-il jamais arrivé au monde par un ordre plus manifeste de la providence de Dieu que la

 

1 Psal., CVIII, 3.

 

(a) Var. : On ne peut plus trouver. — (b) Lorsque nous nous trouvons accablés. — (c) Note marg. : Les sorties pour nous échapper, les avenues pour nous secourir, circonvallation d'iniquité.— (d) Var. : Et ne peut plus trouver la patience.

 

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passion de son Fils, et quel événement a-t-on jamais vu où la malice, où la perfidie, où tous les crimes aient plus de part? C'est là, si nous l'entendons, la cause de ce grand combat de Jésus-Christ contre la justice de son Père. « O Père, lui dit-il avec tant d'ardeur dans le jardin des Olives, que ce calice passe loin de moi. » A la vérité, chrétiens, étant homme comme nous et de même complexion, il avait une horreur naturelle de la mort et des tourments ; mais je ne me tromperai pas en vous assurant que c'est quelque chose de plus rigoureux qui lui fait faire cette prière avec tant d'instance. C'est qu'il voyait dans le calice de sa passion non-seulement des douleurs extrêmes, mais encore des injustices inouïes; c'est ce qui en fait la grande amertume, c'est ce qui cause lu plus d'horreur à sa sainte âme ; et rien ne l'afflige tant dans ses plaies, que lorsqu'il voit qu'il n'en reçoit point que par autant de sacrilèges. — O mon Père, ce n'est pas ainsi que je voudrais être couvert des péchés du peuple; oh! je ne refuse pas les douleurs; eh ! mon Père, s'il se pouvait que je souffrisse sans tant de crimes de la part de mes ennemis, mes peines seraient supportables ; mais faut-il qu'avec tant de tourments je boive encore pour ainsi dire tant d'iniquités, et que je me voie l'unique sujet de tant d'horribles blasphèmes, de tant de violences furieuses ? Pater, si fieri potest, transfer calicem istum à me : « O Père, s'il est possible, délivrez-moi du moins de cette amertume; et toutefois, ajoute-t-il, non ma volonté, mais la vôtre : » Verumtamen non mea voluntas, sed tua fiat (1). Quoi donc! la volonté du Père céleste est-elle dans la trahison de Judas, dans la fureur des pontifes et dans tous les autres crimes énormes dont je vous ai fait tant de fois le dénombrement ?

C'est ici qu'il nous faut entendre avec le grand saint Augustin (2) que Dieu préside invisiblement même aux mauvais conseils et les conduit à ses fins cachées ; (a) qu'il ordonne les ténèbres aussi bien

 

1 Matth., XXVI, 39; Luc, XXII, 42. —  2 Lib. De Grat. et lib. arbit., n. 41, 42; Serm. CXXV, n. 5.

 

(a) Note marg. : II les bride, il les pousse, il lâche lu main, il les tient domptés et captifs ; et malgré les mauvaises intentions, il les conduit à ses fins cachées : Dieu tout-puissant et tout bon ne permettait pas tant de péchés ; et il ordonne les ténèbres.....

 

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que la lumière, c'est-à-dire qu'il rapporte aux desseins secrets de sa providence, non moins les complots criminels que les actions vertueuses; et quelque effort que les méchants fassent pour se retirer de lui, ils retombent d'un autre côté dans l'ordre de sa sagesse (a).

Ainsi osez tout, ô méchants esprits; attaquez, pressez, accablez, aiguisez vos langues malignes, enfoncez bien avant vos dents venimeuses, assouvissez par vos médisances cette humeur malfaisante qui vous domine : le fidèle doit vivre en repos, parce que vous pouvez bien entreprendre, mais vous ne pouvez rien opérer que ce que Dieu veut. Vous lancez vos traits empoisonnés ; mais ils ne portent pas toujours où votre main les adresse (b), et Dieu saura bien, quand il lui plaira, non-seulement les détourner, mais encore les repousser (c) contre vous. Il ne faut donc pas nous troubler pour la malice des hommes. Jésus persécuté et obéissant nous y fait reconnaître l'ordre de son Père.

Prenons garde seulement, Messieurs, à n'aigrir pas nos maux par l'impatience et à n'irriter pas Dieu par nos murmures; allons toujours constamment par les droites voies; si cependant nos ennemis l'emportent sur nous, si les desseins équitables sont les moins heureux et que la malice prévale contre la simplicité, ne perdons pas pour cela notre confiance ; ne croyons pas que nous succombions sous l'effort d'une main mortelle ; regardons d'où est parti l'ordre souverain, et disons à nos ennemis comme le Sauveur faisait à Pilate : « Vous ne pourriez rien contre moi, s'il ne vous était donné d'en haut : » Non haberes potestatem adversùm me ullam, nisi tibi datum esset desuper (1).

C'est ce qui doit éteindre en nos cœurs tous les sentiments de vengeance. Car la malice de nos ennemis, toute odieuse qu'elle est, ne laisse pas d'être l'instrument d'une main divine pour nous exercer ou pour nous punir. Il faut que cette pensée désarme notre colère; et celui-là est trop hardi qui voyant paraître la main de Dieu et l'ordre d'un tel souverain, songe encore à se venger,

 

1 Joan., XIX, 11.

 

(a) Var. : De sa providence, — de ses conseils. — (b) Votre main vise. — (c) Les rabattre.

 

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et non à s'abaisser et se soumettre. Ainsi regardons, Messieurs, non ce que les hommes ont fait contre nous, mais qui est celui « qui leur a donné la puissance de nous nuire : » Datum est illis ut nocerent (1); alors nos ressentiments n'oseront paraître ; une plus haute pensée nous occupera, et par respect pour l'ordre de Dieu nous serons prêts non-seulement à souffrir, mais encore à pardonner. Jésus-Christ crucifié nous en a donné l'exemple.

 

TROISIÈME POINT.

 

Vous avez vu, chrétiens, toute la malignité de la créature déclarée ouvertement contre lui ; vous avez vu le Juste accablé par ses amis, par ses ennemis, par ceux qui étant en autorité devaient leur protection à son innocence, par la faiblesse des uns, par la cruelle fermeté des autres; il n'oppose rien à tous ces outrages qu'un pardon universel qu'il accorde à tous et qu'il demande pour tous à son Père : « O Père, dit-il, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font : » Pater, dimitte illis, non enim sciunt quid faciunt (2). Vous voyez que non content de leur pardonner, sa divine bonté les excuse; il plaint leur ignorance plus qu'il ne blâme leur malice ; et ne pouvant excuser la malice même, il offre pour l'expier la mort qu'ils lui font souffrir et « les rachète du sang qu'ils répandent : » Ipso redempti sanguine quem fuderunt (3).

A la vue d'un tel excès de miséricorde, aurons-nous l’âme assez dure (a) pour ne vouloir pas aujourd'hui et excuser tout ce qu'on nous a fait souffrir par la faiblesse, et pardonner de bon cœur tout ce qu'on nous a fait souffrir par la malice (b) ? Chrétiens, ceux qui nous haïssent et nous persécutent ne savent (c) en vérité ce qu'ils font. Ils se font plus de mal qu'à nous. Leur injustice nous blesse, mais elle les tue. Ils se percent eux-mêmes le sein pour nous effleurer la peau. Ainsi nos ennemis sont des furieux qui ne savent ce qu'ils font ; qui voulant nous faire boire pour ainsi dire tout le venin de leur haine, en font eux-mêmes un essai funeste et avalent les premiers le poison qu'ils nous

 

1 Apoc., VII, 2. — 2 Luc, XXIII, 34.— 3 S. August., Tract, XCII in Joan., n. 1.

 

(a) Var. : Y aura-t-il quelque âme assez dure. — (b) Et pardonner tout ce qu'on nous a fait souffrir par malice. — (c) Ceux qui nous outragent ne savent...

 

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préparent. Que si ceux qui nous font du mal sont des malades emportés, pourquoi les aigrissons-nous par nos vengeances, et que ne tachons-nous plutôt à les ramener à leur bon sens par la patience et par la douceur ? Mais nous sommes bien éloignés de ces charitables dispositions. Bien loin de faire effort sur nous-mêmes pour endurer une injure, nous croirions nous dégrader et nous ravilir, si nous ne nous piquions d'être délicats si peu qu'on nous blesse. Aussi poussons-nous sans bornes nos ressentiments ; nous exerçons sur ceux qui nous fâchent des vengeances impitoyables ; ou bien nous nous plaisons de les accabler par une vaine ostentation d'une patience et d'une pitié outrageuse, qui ne se remue pas par dédain et qui feint d'être tranquille pour insulter davantage ; tant nous sommes cruels ennemis et implacables vengeurs, qui faisons des armes offensives et des instruments de colère de la patience même et de la pitié.

Chrétiens, que ce saint jour ne se passe pas sans que nous donnions nos ressentiments à Jésus-Christ crucifié. Ne pensons pas inutilement à la mort du Juste et à ses bontés infinies. Pardonnons à son exemple à nos ennemis, et songeons qu'il n'y a point de pâque pour nous sans ce pardon nécessaire. Je sais que ce précepte évangélique n'est guère écouté à la Cour. Les vengeances y sont infinies ; et quand on ne les pousserait pas par ressentiment, on se sentirait obligé de le faire par politique. On croit qu'il est utile de se faire craindre, et on pense qu'on s'expose trop quand on est d'humeur à souffrir. Et peut-être qu'on supporterait cette maxime antichrétienne, si nous n'avions à ménager que les intérêts du monde. Mais notre grand intérêt, c'est de savoir nous concilier la miséricorde divine, c'est de ménager un Dieu qui ne pardonne jamais qu'à ceux qui pardonnent sincèrement, et n'accorde sa miséricorde qu'à ce prix. Notre aveuglement est extrême, si nous ne sacrifions à cet intérêt éternel nos intérêts périssables. Pardonnons donc, chrétiens; mais après la grâce accordée, qu'il n'y ait plus de froideur. Je vous le dis devant Dieu, et Jésus-Christ crucifié me sera un témoin fidèle que je dis la vérité. La manifeste de pardonner qu'on introduit dans le monde est une dérision manifeste de son Evangile : amis, pourvu qu'on ne se voie pas, on

 

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ne veut point revenir des premiers ombrages. Pardonner comme Jésus-Christ a pardonné, tacher de rétablir la confiance perdue, rappeler le cœur aliéné et rallumer la charité toute éteinte par des bienfaits effectifs ; Benefacite (1) : ne me demandez point d'autre raison; le mystère me rappelle. Décidons une fois ce que l'Evangile a décidé. Le sang de Jésus-Christ, son exemple, pour toute raison; autrement nulle communion avec Jésus-Christ, nulle société à la croix et nulle part à la grâce qu'il a demandée pour nous à son Père.

Car, mes frères, vous n'ignorez pas que nous avons tous été compris dans la prière qu'il a faite. Jésus-Christ était attaché à un bois infâme, levant à Dieu ses mains innocentes, et semblait n'être élevé si haut que pour découvrir un peuple infini qui se moque de ses maux, qui remue la tête et fait un sujet de risée d'une extrémité si déplorable. Mais sa vue porte bien plus loin. Il voit tous les hommes avec tous leurs crimes. Il nous a vus chacun en particulier : En ce jour, « je vous ai vu, dit-il, et je vous ai appelé par votre nom (2). » Il est frappé de tous nos péchés non moins que de ceux des Juifs qui le persécutent. Il ne nous trouve ni moins aveugles ni moins inconsidérés dans nos passions ; et touché de compassion, il déplore notre aveuglement plutôt qu'il ne blâme notre malice. Il se tourne donc à son Père et lui demande avec larmes qu'il ait pitié de notre ignorance. En effet les hommes qui pèchent sont doublement aveugles : ils ne savent ni ce qu'ils font ni où ils s'engagent; et permettez-moi, chrétiens, de considérer ici notre aveuglement dans celui des malheureux Juifs.

Ils sont misérablement aveugles, puisqu'après tant de signes et tant de miracles ils ne veulent pas considérer la dignité de celui sur lequel ils mettent leurs mains sacrilèges. Mais voici le dernier excès; c'est, Messieurs, qu'ayant à choisir entre Jésus et Barabbas, « ils renient, comme dit saint Pierre (3), le Juste et le Saint; ils délivrent le meurtrier et font mourir l'Auteur de la vie. » (a) Il n'est pas nécessaire que je parle ici : c'est déjà une chose horrible de voir qu'ils ont mis leur Sauveur en croix; mais si nous venons à

 

1 Matth., V, 44. — 2 Isa., XLIII, 1. — 3 Act., III, 14, 15.

 

(a) Note marg. : Préférer, préférence.

 

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considérer de qui il remplit la place, il n'y a rien qui puisse égaler l'indignité de ce choix. Mais soit que nous nous indignions contre l'injustice des Juifs, soit que nous nous étonnions d'un si étrange aveuglement, jetons les yeux sur nous-mêmes. Il n'est pas nécessaire que je parle ici; que chacun se juge en sa conscience. Que quittons-nous? que choisissons-nous? que préférons-nous à Jésus-Christ? Que faisons-nous non-seulement vivre, mais régner en sa place? Pour qui est-ce que notre cœur se déclare, et qu'est-ce qui nous fait dire : « Qu'on l'ôte, qu'on le crucifie (1)! » et crucifions Jésus-Christ encore une fois (2)? Quel est donc notre aveuglement, et après cet indigne choix quelle espérance nous resterait de notre salut, si Jésus-Christ n'avait prié à la croix pour ceux qui ne savent ce qu'ils font?

Mais nous pensons encore moins à quoi nous nous engageons et quelle vengeance nous attirons sur nos têtes par cette outrageuse (a) préférence. Les Juifs contentent leur haine; et pendant qu'ils répandent le sang innocent avec une si furieuse inhumanité, ils ont encore l'audace de dire : « Son sang soit sur nous et sur nos enfants (3) ! » Ils ne savent ni ce qu'ils font ni ce qu'ils disent ; et ne pensent pas, les malheureux! que pendant qu'ils assouvissent leur passion, ils avancent leur jugement, leur dernière ruine. Race maudite et déloyale, ce sang sera sur toi selon ta parole. Ce sang suscitera contre toi des ennemis implacables qui abattront  tes murailles et tes forteresses, et renverseront jusqu'aux fondements ce temple l'ornement du monde. Ils ne savent pas, ils n'entendent pas; et enchantés par leur passion, ils ne voient point la colère qui les menace (b). Et nous également enivrés par nos passions insensées, nous ne regardons point le jour de Dieu, jour de ténèbres, jour de tempête, jour d'indignation éternelle (4); et nous ne considérons pas de quelle sorte nous pourrons porter les coups incessamment redoublés de cette main souveraine. Jésus-Christ succombe sous ce poids terrible. Il s'afflige, il se trouble, il sue sang et eau, il se plaint d'être délaissé, il ne trouve point de consolation. Tel est, Messieurs, un Jésus sous l'effroyable pressoir de la

 

1 Joan., XIX, 15. — 2 Hebr., VI, 6. — 3 Matth., XXVIII, 25. — 4 Joel., 1, 2.

 

(a) Var. : Injurieuse, — aveugle, — (b) Qui les poursuit.

 

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justice divine. Les femmes de Jérusalem sont émues de compassion, voyant l'excès de ses maux et de ses douleurs. Mais écoutez comme il leur parle : « Ne pleurez point sur moi, leur dit-il; mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants (1). » Déplorez la calamité qui vous suit de près. Car « si on fait ainsi au bois vert, que fera-t-on au bois sec (2)? » Chrétiens, qui vous étonnez de voir Jésus-Christ traité si cruellement, étonnez-vous de vous-mêmes et des supplices que vous attirez sur vos têtes criminelles. Si la justice divine n'épargne pas l'Innocent, parce qu'il a répondu pour les pécheurs, que doivent attendre les pécheurs eux-mêmes, s'ils méprisent la miséricorde qui leur est offerte? Si ce bois vert, ce bois vivant, si Jésus-Christ, cet arbre fécond qui porte de si beaux fruits, n'est pas épargné, pécheur, bois aride, bois déraciné, qui n'est plus bon que pour le feu éternel, que dois-tu attendre? C'est, ce que nous ne voyons pas. Et Jésus touché de compassion des misères qui nous attendent : O Père, ayez pitié de ces insensés qui courent en aveugles à leur damnation, en riant, en battant des mains, en s'applaudissant les uns aux autres. O Père, ayez pitié de leur ignorance, ou plutôt de leur stupidité insensée : Pater, ignosce, quia nesciunt quid faciunt (3). Non-seulement il prie, chrétiens, mais il sacrifie pour nous. « Dieu était en Christ se réconciliant le monde (a) 4. »

Mais que nous sert, chrétiens, que Jésus-Christ ait crié pour nous à son Père et qu'il ait payé de son propre sang le prix de notre rachat, si nous périssons cependant parmi les mystères de notre salut et à la vue de la croix, en négligeant de nous appliquer les grâces qu'elle nous présente? Ah! voici les jours salutaires où Jésus-Christ veut célébrer (b) la pâque avec nous, où les pasteurs, où les prédicateurs, où toute l'Eglise nous crie : « Mes frères, nous vous conjurons pour Jésus-Christ de vous réconcilier avec Dieu (5). » Qui de nous n'est pas résolu durant ces saints jours d'approcher de la sainte table? O sainte résolution! mais trouvez

 

1 Luc, XIII, 28. — 2 Ibid., 31. — 3 Ibid., 34. — 4 II Cor., X, 19. — 5 Ibid., 20.

 

(a) Note marg. : Voy. Passion du Louvre, second point. — Le passage indiqué par Bossuet se trouve au sermon précédant, dans la belle comparaison qui commence par ces mots, p. 63 : «Comme on voit quelquefois un grand orage...» — (b) Var.: Faire.

 

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bon néanmoins que je vous arrête pour vous dire avec l'Apôtre : Probet autem seipsum homo (1) : « Que l'homme s'éprouve soi-même. » L'action que vous allez faire est la plus sainte, la plus auguste (a) du christianisme. Il ne s'agit de rien moins que de manger de sa propre bouche sa condamnation ou sa vie, de porter la miséricorde ou la mort toute présente dans ses entrailles. Le mystère de l'Eucharistie, c'est le mémorial sacré de la passion de Jésus : il y est encore sur le Calvaire, il y répand encore pour notre salut le sang du Nouveau Testament; il y renouvelle, il y représente, il y perpétue son saint sacrifice.

Nous avons remarqué, mes frères, dans la passion le crime de ses ennemis et sa sainteté infinie. Maintenant il est question en communiant de savoir à laquelle de ces deux choses vous aurez part? Sera-ce à la sainteté de la victime ou aux crimes de ceux qui l'immolent? (b) Dans une action dont les suites sont si importantes, l'Apôtre a raison de nous arrêter et de nous ordonner une sainte épreuve, (c) Oubliez donc toutes vos affaires. Car quels soins ne doivent céder à celui de se rendre digne de Jésus-Christ? et peut-on imaginer quelque chose qu'il soit ni plus utile de bien recevoir, ni plus dangereux de profaner que son mystère adorable? Songez-vous à corriger votre vie, à restituer le bien mal acquis, à réparer les injustices que vous avez faites? Je ne puis vous en faire ici le dénombrement ; songez seulement à celles du jeu si fréquentes, si peu méditées, si peu réparées. Je tremble pour vous quand je considère les avantages frauduleux que vous prenez et que vous donnez, les ruines qui s'en ensuivent, et le repos malheureux que je vois sur ce sujet dans les consciences. Il semble qu'on se persuade que tout est jeu dans le jeu; mais il n'en est pas de la sorte. Les injustices ne sont pas moins grandes, ni les restitutions moins obligatoires, sans que j'y puisse remarquer d'autres différences sinon qu'on y pense moins et que les fraudes

 

1 I Cor., XI, 28.

 

(a) Var.: La plus importante. — (b) Note marg.: Sera-ce pour perpétuer la violence ou la soumission, les outrages, ou l'obéissance, la trahison de Judas ou...? Dieu ne venge rien plus terriblement que la profanation de ses saints — (c) Donc à la vue de ce saint autel que chacun s'éprouve soi-même et rentre dans les replis de sa conscience.

 

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et les voleries sont plus ordinaires et plus manifestes. Pensez-y donc, chrétiens, si ce n'est qu'avec vos richesses vous vouliez encore jouer votre âme, ou plutôt non tant la jouer que la perdre très-assurément, d'une manière bien plus hardie que vous ne faites vos biens. Le grand saint Ambroise s'étonne de la hardiesse des grands joueurs, « qui changent, dit ce grand homme (1), à tous moments de fortune, tantôt riches, tantôt ruinés, selon qu'il plaît au hasard. » Et ne vous étonnez pas, chrétiens, si nous descendons à ces bassesses; et si vous trouvez peut-être que c'est trop rabaisser nos discours, jugez donc combien il est plus indigne de rabaisser jusque-là votre conscience. Mais je ne finirais jamais ce discours, si je voulais faire avec vous tout votre examen : Probet autem se ipsum homo. Si vous vous mettez à l'épreuve, connaissez votre faiblesse et défiez-vous de vos forces (a).....

 

1 Lib. De Tob., cap. XI,

 

(a) Note marg. : De cette même bouche dont nous consacrons les divins mystères, recevez-les saintement. Ne faites point vos pâques par un sacrilège.

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