Elév. Semaine XII
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Concupiscence
Opuscules I
Opuscules II
Opuscules III

 

XIIe SEMAINE.

 

XIIe SEMAINE.

PREMIERE ÉLÉVATION.  L'annonciation de la sainte Vierge : salut de l'ange.

IIe ÉLÉVATION.  La conception et l'enfantement de Marie : le règne de son fils et sa divinité.

IIIe ÉLÉVATION.  La virginité de Marie : le Saint-Esprit survenu en elle : son Fils saint par son origine.

VIIe ÉLÉVATION.  Jésus-Christ devant tons les temps : la théologie de saint Jean l'Evangéliste.

VIIIe ÉLÉVATION.  Suite de l'Evangile de saint Jean.

IXe ÉLÉVATION.  La vie dans le Verbe : l'illumination de tous les hommes.

Xe ÉLÉVATION.  Comment de toute éternité tout était vie dans le Verbe.

XIe ÉLÉVATION.  Pourquoi il est fait mention de saint Jean-Baptiste au commencement de cet évangile.

XIIe ÉLÉVATION.  La lumière de Jésus-Christ s'étend à tout le monde.

XIIIe ÉLÉVATION.  Jésus-Christ, de qui reçu et comment.

XIVe ÉLÉVATION.  Comment on devient enfants de Dieu.

XV ÉLÉVATION.  Sur ces paroles : Le Verbe a été fait chair. Le Verbe fait chair est La cause de la renaissance qui nous fait enfants de Dieu.

XVIe ÉLÉVATION. Comment l'être convient à Jésus-Christ, et ce qu'il a été fait.

 

 

PREMIERE ÉLÉVATION.
L'annonciation de la sainte Vierge : salut de l'ange.

 

« Au sixième mois de la grossesse d'Elisabeth, l'ange Gabriel fut envoyé dans une ville de Galilée , nommée Nazareth, à une vierge qu'un homme appelé Joseph, de la maison de David, avait épousée; et le nom de la vierge était Marie (1). »

Dès que nous voyons l'ange saint Gabriel envoyé, nous devons attendre quelque excellente nouvelle sur la venue du Messie : lorsque Dieu voulut apprendre à Daniel, « homme de désirs, » l'arrivée prochaine du « Saint des saints » qui devait être « oint et immolé (1), » le même ange fut envoyé à ce saint prophète. Nous venons encore de le voir envoyé à Zacharie, et à son seul nom nos désirs pour le Christ du Seigneur doivent se renouveler par de saints transports.

Ce n'est pas dans Jérusalem la ville royale, ni dans le temple qui en faisait la grandeur, ni dans le sanctuaire qui en est la partie la plus sacrée, ni parmi les exercices les plus saints d'une fonction toute divine, ni à un homme aussi célèbre par sa vertu que par la dignité de sa charge et par l'éclat d'une race sacerdotale , que ce saint ange est envoyé à cette fois. C'est dans une ville de Galilée, province des moins estimées, dans une petite ville dont il faut dire le nom à peine connu : c'est à la femme d'un homme qui comme elle, était à la vérité de la famille royale, mais réduit à un métier mécanique. Ce n'était pas une Elisabeth, dont la considération de son mari faisait éclater la vertu : il n'en était pas ainsi de la femme de Joseph, qui était choisie pour être la mère de Jésus : femme d'un artisan inconnu, d'un pauvre menuisier;

 

1 Luc., I, 26, 27. — 2 Dan., IX, 21 et seq.

 

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l'ancienne tradition nous apprend qu'elle gagnait elle-même sa vie par son travail : ce qui fait que Jésus-Christ est appelé par les Pères les plus anciens : fabri et quœstuariœ Filius.

Ce n'est point la femme d'un homme célèbre, et dont le nom fût connu : « elle avait épousé un homme nommé Joseph, et on l'appelait Marie. » Ainsi à l'extérieur cette seconde ambassade de l'ange est bien moins illustre que l'autre. Mais voyons le fond, et nous y découvrirons quelque chose de bien plus relevé.

L'ange commence par ces mots d'une humble salutation : « Je vous salue, pleine de grâce : » très-agréable à Dieu : remplie de ses dons : « le Seigneur est avec vous, et vous êtes bénie pardessus toutes les femmes (1). » Ce discours est d'un ton beaucoup plus haut que celui qui fut adressé à Zacharie : on commence par lui dire : « Ne craignez point, » comme à un homme qu'on sait qui avait sujet de craindre; et « vos prières, lui dit-on, sont exaucées. » Mais ce qu'on annonce à Marie, elle ne pou voit pas même l'avoir demandé, tant il y avait de sublimité et d'excellence. Marie, humble, retirée, petite à ses yeux, ne pensait pas seulement qu'un ange la put saluer, et surtout par de si hautes paroles, et son humilité la jeta « dans le trouble. » Mais l'ange reprit aussitôt : « Ne craignez point, Marie (2). » Il n'avait point commencé par là, comme on a vu qu'il fit à Zacharie : mais quand Marie eut montré son trouble causé par sa seule humilité , il fallut bien lui répondre : « Ne craignez point, Marie : vous avez trouvé grâce devant le Seigneur : vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils (3) : » votre conception miraculeuse sera suivie d'un enfantement aussi admirable. Il y en a qui conçoivent, mais qui n'enfantent jamais, qui n'ont que de stériles et infructueuses pensées. Mon Dieu, à l'exemple de Marie, faites que je conçoive et que j'enfante. Et que dois-je enfanter, sinon Jésus-Christ? « Je vous enfante, disait saint Paul, jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé dans vous (4). » Tant que Jésus-Christ, c'est-à-dire une vertu consommée n'est pas en nous, ce n'est encore qu'une faible et imparfaite conception : il faut que Jésus-Christ naisse dans nos âmes par de véritables vertus et accomplies selon la règle de l'Evangile.

 

1 Luc., I, 28, 29. — 2 Ibid., 30. — 3 Ibid., 31. — 4 Galat., VI, 19.

 

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Cet homme que « Jésus aima (1), » quand il le vit si bien parler du précepte de l'amour divin, n'avait encore pourtant qu'une simple et faible conception : et dès qu'il lui fallut quitter ses richesses qu'il aimait, il se retira avec larmes, et abandonna l'ouvrage où Jésus l'avait appelé. Celui qui voulait encore « aller ensevelir son père avant que de suivre le Sauveur (2), » ne l'avait conçu qu'à demi : et quand on l'a enfanté, on ne connait ni d'excuse ni de retardement. On ne se laisse non plus rebuter par aucune difficulté. Et quand Jésus-Christ nous dit : « Les renards ont leurs tanières, et les oiseaux leurs nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête (3) : » ceux qui cherchent encore un chevet et le moindre repos dans les sens, n'ont pas enfanté Jésus : ce qu'ils regardent comme grand n'est qu'une imparfaite conception, un avorton qui ne voit jamais le jour.

 

IIe ÉLÉVATION.
La conception et l'enfantement de Marie : le règne de son fils et sa divinité.

 

« Vous concevrez et enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus, de Sauveur. Il sera grand (4) » non pas à la manière de Jean qui était grand comme le peut être un serviteur : mais celui-ci sera grand de la grandeur qui convient au Fils. Aussi l'appellera-t-on « le Fils du Très-Haut (5). » Et ce ne sera pas par une simple dénomination ou par adoption, comme les autres qui sont appelés « enfants de Dieu : » il sera le Fils de Dieu effectivement, le Fils unique, le Fils par nature : c'est pourquoi on lui en donnera le nom avec une force particulière. Il ne faut pas croire que ce soit un terme diminutif de dire que Jésus « sera appelé le Fils de Dieu (6) : » autrement on pourrait dire de même , que ce que dit l'ange, qu'Elisabeth « est appelée stérile (7), » est une

 

1 Marc., X, 21 et seq. — 2 Matth., VIII, 21. —3 Ibid., 20. —  4 Luc., I, 31, 32 — 5 Ibid., 32. — 6 Luc., I, 35 — 7 Ibid., 36.

 

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espèce de diminution de la stérilité ; au contraire, il faut entendre une véritable et entière stérilité.

Croyons donc que Jésus « est appelé Fils, parce qu'il l'est proprement, effectivement, naturellement, par conséquent uniquement , Dieu en qui tout est parfait devant avoir un Fils parfait et par conséquent unique. Et c'est pourquoi « Dieu lui donnera le trône de David son père » selon la chair : ce trône que David même voyait en esprit, lorsqu'il disait : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Soyez assis à ma droite (1) ; » c'est « son Fils et son Seigneur » tout ensemble. Ce trône de David son père n'est que la figure de celui que Dieu, qui « l'a engendré avant l'aurore (2), » lui prépare : « Il aura » donc « le trône de David son père , et il régnera éternellement dans la maison de Jacob (3). » Quel autre peut régner éternellement, qu'un Dieu à qui il est dit : « Votre trône, ô Dieu, sera éternel (4) ? » Et c'est pourquoi on ne verra point la fin de son règne.

O Jésus, dont le règne est éternel, en verra-t-on la fin dans mon cœur? Cesserai-je de vous obéir? Après avoir commencé selon l'esprit, finirai-je selon la chair ? Me repentirai-je d'avoir bien fait? Me livrerai-je de nouveau au tentateur, après tant de saints efforts pour me retirer de ses mains ? L'orgueil ravagera-t-il la moisson si prête à être recueillie ? Non, il faut être de ceux dont il est écrit : « Ne cessez point de travailler, parce que la moisson que vous avez à recueillir ne doit point souffrir de défaillance (5). »

 

IIIe ÉLÉVATION.
La virginité de Marie : le Saint-Esprit survenu en elle : son Fils saint par son origine.

 

Dieu qui avait prédestiné la sainte Vierge Marie pour l'associer à sa très-pure génération, lui inspira l'amour de la virginité

 

1 Psal. CIX, 1; Matth., XXII, 43, 44. —  2 Psal. CIX, 3—  3 Luc., I, 33.—

4 Psal. XLIV, 7; Hebr., I, 3. — 5 Galat., VI, 9.

 

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dans un degré si éminent, que non-seulement elle en fit le vœu, mais encore que, quoique l'ange lui eût dit du Fils qu'elle devait concevoir, elle ne voulut point acheter l'honneur d'en être la mère au prix de sa virginité.

Elle répond donc à l'ange : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d'homme (1), » c'est-à-dire j'ai résolu de n'en point connaître? Cette résolution marque dans Marie un goût exquis de la chasteté, et dans un degré si éminent qu'elle est à l'épreuve, non-seulement de toutes les promesses des hommes, mais encore de toutes celles de Dieu. Que pouvait-il promettre de plus grand que son Fils en la même qualité qu'il le possède lui-même, c'est-à-dire en la qualité de Fils? Elle est prête à le refuser, s'il lui faut perdre sa virginité pour l'acquérir. Mais Dieu à qui cet amour acheva pour ainsi dire de gagner le cœur, lui fit dire par son ange : « Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira (2) : » Dieu même vous tiendra lieu d'époux : il s'unira à votre corps : mais il faut pour cela qu'il soit plus pur que les rayons du soleil : le très-pur ne s'unit qu'à la pureté ; il conçoit son fils seul sans partager sa conception avec un autre : il ne veut, quand il le fait naître dans le temps, le partager qu'avec une vierge, ni souffrir qu'il ait deux pères. Virginité , quel est votre prix ! vous seule pouvez faire une mère de Dieu ; mais on vous estime encore plus qu'une si haute dignité.

        « Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira ; et c’est pourquoi la chose sainte qui naîtra en vous, sera nommée le Fils de Dieu (3). Qui nous racontera sa génération (4)? » Elle est inexplicable et inénarrable. Ecoutons néanmoins ce que l'ange nous en raconte par ordre de Dieu : « La vertu du Très-Haut vous couvrira. » Le Très-Haut, le Père céleste étendra en vous sa génération éternelle : il produira son Fils dans votre sein : il y composera de votre sang un corps si pur, que son Saint-Esprit sera seul capable de le former : en même temps ce divin Esprit y inspirera une âme , qui n'ayant que lui pour auteur sans le concours d'aucune autre cause, ne peut être que sainte : cette âme et ce corps, par l'extension de la vertu générative de Dieu,

 

1 Luc., I, 34. — 2 Ibid., 35. — 3 Luc., I, 35. — 4 Isa., LIII, 8.

 

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seront unis à la personne du Fils de Dieu, et dorénavant ce qu'on appellera le Fils de Dieu sera ce tout composé du Fils de Dieu et de l'homme. Ainsi « ce qui sortira de votre sein , sera » proprement et véritablement « appelé le Fils de Dieu. » Ce sera aussi « une chose sainte » par sa nature : « sainte » non d'une sainteté dérivée et accidentelle, mais substantivement : Sanctum : ce qui ne peut convenir qu'à Dieu, qui seul est une chose sainte par nature. Et comme cette chose sainte, qui est le Verbe et le Fils de Dieu , s'unira personnellement et ce qui sera formé de votre sang et l’âme qui y sera unie selon les lois éternelles imposées à toute la nature par son Créateur, ce tout, ce composé divin sera tout ensemble et le Fils de Dieu et le vôtre.

Voilà donc une nouvelle dignité créée sur la terre : c'est la dignité de mère de Dieu, qui enferme de si grandes grâces, qu'il ne faut ni tenter ni espérer de les comprendre par sa pensée. La parfaite virginité de corps et d'esprit fait partie d'une dignité si éminente. Car si la concupiscence, qui depuis le péché originel est inséparablement attachée à la conception des hommes lorsqu'elle se fait à la manière ordinaire, s'était trouvée en celle-ci, Jésus-Christ aurait dû naturellement contracter cette souillure primitive , lui qui venait pour l'effacer : il fallait donc que Jésus-Christ fût fils d'une vierge, et qu'il fût conçu du Saint-Esprit. Ainsi donc Marie demeure vierge, et devient mère : Jésus-Christ n'appellera de père que Dieu : mais Dieu veut qu'il ait une mère sur la terre.

Chastes mystères du christianisme, qu'il faut être purs pour vous entendre ! Mais combien plus le faut-il être pour vous exprimer dans sa vie par la sincère pratique des vérités chrétiennes !

Nous ne sommes plus de la terre , nous dont la foi est si haute ; « et notre conversation est dans les cieux (1). »

 

1 Philip., III, 20.

 

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IVe  ÉLÉVATION.

La conception de saint Jean-Baptiste prépare à croire la conception de Jésus-Christ.

L'ange continue : « Et voilà que votre cousine Élisabeth a elle-même conçu un fils dans sa vieillesse, et c'est ici le sixième mois de celle qui était appelée stérile : » et qui par-dessus la stérilité naturelle, avait encore celle de l'âge et de la vieillesse, « parce que rien n'est impossible à Dieu.1 » Marie n'avait pas besoin qu'on lui alléguât des exemples de la toute-puissance divine : et c'est pour nous, à qui le mystère de son annonciation devait être révélé, que l'ange apporte cet exemple. Dieu voulait néanmoins que la sainte Vierge connût la conception de saint Jean-Baptiste, à cause du grand mystère qu'il nous préparait par la connaissance qu'on lui donne de ce miracle.

Marie fut transportée en admiration de la puissance divine dans tous ses degrés. Elle vit que par le miracle souvent répété de rendre fécondes les stériles, il avait voulu préparer le monde au miracle unique et nouveau de l'enfantement d'une vierge ; et transportée en esprit d'une sainte joie par la merveille que Dieu voulait opérer en elle, elle dit d'une voix soumise : « Voici la servante du Seigneur : qu'il me soit fait selon votre parole.2 »

Ve ÉLÉVATION.

Sur ces paroles : Je suis la servante du Seigneur.

Dieu n'avait pas besoin du consentement et de l'obéissance de la sainte Vierge, pour faire d'elle ce qu'il voulait, ni pour en faire naître Jésus-Christ, et en former dans ses entrailles le corps qu'il voulait unir à la personne de son Fils : mais il voulait donner au

1. Luc., i, 36, 37. 2. Ibid., 38.

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monde de grands exemples, et que le grand mystère de l'incarnation fût accompagné de toutes sortes de vertus dans tous ceux qui y avaient part. C'est ce qui a mis dans la sainte Vierge et dans saint Joseph son chaste époux, les vertus que l'Évangile nous fait admirer.

Il y a encore ici un plus haut mystère : la désobéissance d'Ève notre mère, son incrédulité envers Dieu, sa malheureuse crédulité à l'ange trompeur, était entrée dans l'ouvrage de notre perte : et Dieu a voulu aussi par une sainte opposition, que l'obéissance de Marie et son humble foi entrât dans l'ouvrage de notre rédemption. En sorte que notre nature fût réparée par tout ce qui avait concouru à sa perte ; et que nous eussions une nouvelle Ève en Marie, comme nous avons en Jésus-Christ un nouvel Adam, afin que nous puissions dire à cette vierge avec de saints gémissements : Nous crions à vous, misérables bannis, enfants d'Ève, en gémissant et pleurant dans cette vallée de larmes : offrez-les à votre cher Fils, et nous montrez à la fin ce béni fruit de vos entrailles que nous avons reçu par votre moyen.

C'est ici le solide fondement de la grande dévotion que l'Église a toujours eue pour la sainte Vierge. Elle a la même part à notre salut qu'Ève a eue à notre perte : c'est une doctrine reçue dans toute l'Église catholique par une tradition qui remonte jusqu'à l'origine du christianisme. Elle se développera dans toute la suite des mystères de l'Évangile. Entrons donc dans la profondeur de ce dessein : imitons l'obéissance de Marie : c'est par elle que le genre humain est sauvé, et que selon l'ancienne promesse « la tête du serpent est écrasée.1 »

VIe ÉLÉVATION.

Trois vertus principales de la sainte Vierge dans son annonciation.

La sainte virginité devait être la première disposition pour faire une mère de Dieu. Car il fallait une pureté au-dessus de celle des

1. Genes., iii, 15.

 

 

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anges, pour être unie au Père éternel, pour produire le même Fils que lui : il fallait aussi être disposée par la même pureté à recevoir la vertu d'en haut et le Saint-Esprit survenant : cette haute résolution de renoncer à jamais à toute la joie des sens, comme si on était sans corps, c'est ce qui fait une vierge, et qui préparait sur la terre une mère au Fils de Dieu. Mais tout cela, ce n'était rien sans l'humilité. Les mauvais anges étaient chastes; mais avec toute leur chasteté, parce qu'ils étaient superbes, Dieu les a repoussés jusqu'aux enfers. Il fallait donc que Marie fût humble, autant que ces rebelles ont été superbes : et c'est ce qui lui fait dire ? « Je suis la servante du Seigneur (1). » Il ne fallait rien moins pour la faire mère. Mais la dernière disposition était la foi. Car il fallait concevoir le Fils de Dieu dans son esprit avant que de le concevoir dans son corps : et cette conception dans l'esprit était l'ouvrage de la seule foi : « Qu'il me soit fait selon votre parole. » Par là donc cette parole entra dans la sainte Vierge comme une semence céleste, et la recevoir en soi, qu'était-ce autre chose que de concevoir le Verbe en esprit?

Ayons donc une ferme foi, et espérons tout de la bonté et de la promesse divine : le Verbe s'incorporera à nous ; et par cette espèce d'incarnation nous participerons à la dignité de la mère de Dieu, conformément à cette sentence du Sauveur : « Celui qui écoute la parole de Dieu est mon frère, ma sœur et ma mère (2). » Tel est donc le fondement de la gloire de la sainte Vierge. La suite développera d'autres effets de la prédestination de cette vierge, mère de Dieu ; et ce seront les effets du Verbe de Dieu en elle et en nous. Mais avant que de contempler les effets d'un si saint auteur, il faut auparavant en contempler la grandeur en elle-même.

 

VIIe ÉLÉVATION.
Jésus-Christ devant tons les temps : la théologie de saint Jean l'Evangéliste.

 

Où vais-je me perdre? dans quelle profondeur? dans quel abîme? Jésus-Christ avant tous les temps peut-il être l'objet de nos

 

1 Luc., I, 38.— 2 Ibid., VIII, 21.

 

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connaissances? Sans doute, puisque c'est à nous qu'est adressé l'Evangile. Allons, marchons sous la conduite de l'aigle des évangélistes, du bien-aimé parmi les disciples, d'un autre Jean que Jean-Baptiste, de Jean «enfant du tonnerre (1), » qui ne parle point un langage humain, qui éclaire, qui tonne, qui étourdit, qui abat tout esprit créé sous l'obéissance de la foi, lorsque par un rapide vol fendant les airs, perçant les nues, s'élevant au-dessus des anges, des vertus, des chérubins et des séraphins, il entonne par ces mots : « Au commencement était le Verbe (2). » C'est par où il commence à faire connaître Jésus-Christ. Hommes, ne vous arrêtez pas à ce que vous voyez commencer dans l'annonciation de Marie : dites avec moi : « Au commencement était le Verbe. » Pourquoi parler du commencement, puisqu'il s'agit de celui qui n'a point de commencement? C'est pour dire, qu'au commencement, dès l'origine des choses, il était : il ne commence pas : il était : on ne le créait pas, on ne le faisait pas : il était. Et qu'était-il? Qu'était celui qui sans être fait et sans avoir de commencement, quand Dieu commença tout, était déjà? Etait-ce une matière confuse que Dieu commençait à travailler, à mouvoir, à former? Non : ce qui était au commencement « était le Verbe, » la parole intérieure, la pensée, la raison, l'intelligence, la sagesse, le discours intérieur : sermo : discours sans discourir, où l'on ne tire pas une chose de l'autre par raisonnement : mais discours où est substantiellement toute vérité, et qui est la vérité même.

Où suis-je? Que vois-je? Qu'entends-je? Tais-toi, ma raison : et sans raison, sans discours, sans images tirées des sens, sans paroles formées par la langue, sans le secours d'un air battu ou d'une imagination agitée, sans trouble, sans effort humain, disons au dedans, disons par la foi avec un entendement, mais captivé et assujetti : « Au commencement, » sans commencement, avant tout commencement, au-dessus de tout commencement, « était » celui qui est et qui subsiste toujours : « le Verbe, » la parole, la pensée éternelle et substantielle de Dieu.

« Il était, » il subsistait, mais non comme quelque chose détachée de Dieu : car « il était en Dieu (3). » Et comment expliquerons-

 

1 Marc., III, 17. — 2 Joan., I, 1. — 3 Ibid., 2.

 

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nous : « être en Dieu, » est-ce y être d'une manière accidentelle, comme notre pensée est en nous? Non : le Verbe n'est pas en Dieu de cette sorte. Comment donc ? Comment expliquerons-nous ce que dit notre aigle, notre évangéliste? «Le Verbe était chez Dieu : » apud Deum : pour dire qu'il n'était pas quelque chose d'inhérent à Dieu, quelque chose qui affecte Dieu, mais quelque chose qui demeure en lui comme y subsistant, comme étant en Dieu une personne, et une autre personne que ce Dieu en qui il est. Et cette personne était une personne divine : elle « était Dieu (1). » Comment Dieu? Etait-ce Dieu sans origine? Non : car ce Dieu est Fils de Dieu : est Fils unique, comme saint Jean l'appellera bientôt : « Nous avons, dit-il, vu sa gloire comme la gloire du Fils unique (2). » Ce Verbe donc qui est en Dieu, qui demeure en Dieu, qui subsiste en Dieu, qui en Dieu est une personne sortie de Dieu même et y demeurant; toujours produit; toujours dans son sein, ainsi que nous le verrons sur ces paroles : Unigenitus qui est in sinu Patris : « Le Fils unique qui est dans le sein du Père (3). » Il en est produit, puisqu'il est Fils : il y demeure, parce qu'il est la pensée éternellement subsistante. Dieu comme lui ; carie Verbe était Dieu : Dieu en Dieu, Dieu de Dieu, engendré de Dieu, subsistant en Dieu : « Dieu » comme lui, « au-dessus de tout, béni aux siècles des siècles. » Amen. Il est ainsi, dit saint Paul (4).

Ah ! je me perds, je n'en puis plus : je ne puis plus dire qu' Amen : « il est ainsi : » mon cœur dit : « Il est ainsi : » Amen. Quel silence! quelle admiration! quel étonnement! quelle nouvelle lumière ! mais quelle ignorance ! Je ne vois rien, et je vois tout ! Je vois ce Dieu qui était au commencement, qui subsistait dans le sein de Dieu; et je ne le vois pas. Amen : « il est ainsi. » Voilà tout ce qui me reste de tout le discours que je viens de faire, un simple et irrévocable acquiescement par amour, à la vérité que la foi me montre. Amen, amen, amen. Encore une fois : amen. A jamais amen.

 

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VIIIe ÉLÉVATION.
Suite de l'Evangile de saint Jean.

 

« Le Verbe au commencement était » subsistant « en Dieu (1). » Remontez au commencement de toutes choses : poussez vos pensées le plus loin que vous pouvez : allez au commencement du genre humain : « il était, » hoc erat (2). Allez au premier jour, lorsque Dieu dit : « Que la lumière soit » : « il était : » hoc erat. Remontez avant tous les jours au-dessus de ce premier jour, lorsque tout était confusion et ténèbres : hoc erat, «il était : » lorsque les anges furent créés dans la vérité, en laquelle Satan et ses sectateurs ne demeurèrent point, « il était : » hoc erat. « Au commencement, » avant tout ce qui a pris commencement, hoc erat : il était seul en son Père, auprès de son Père, au sein de son Père : « il était, » et qu'était-il? qui le pourrait dire? « qui nous racontera, » qui nous expliquera « sa génération (3) ? Il était : » car comme son Père il est «celui qui est (4) : » il est le parfait : il est l'existant, le subsistant, et l'être même. Mais qu'était-il? qui le sait? On ne sait rien autre chose, sinon « qu'il était; » c'est-à-dire « qu'il était : » mais qu'il était engendré de Dieu, subsistant en Dieu; c'est-à-dire qu'il était Dieu et qu'il était Fils.

Où voyez-vous qu'il était? « Toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n'a été fait de tout ce qui a été fait. » Concevons, si nous pouvons, la différence de celui qui était d'avec tout ce qui a été fait. Etre celui qui était et par qui tout a été fait, et être fait : quelle immense distance de ces deux choses ! Etre et faire, c'est ce qui convient au Verbe ; « être fait, » c'est ce qui convient à la créature. Il était donc comme celui par qui devait être fait tout ce qui a été fait, et sans qui rien n'a été fait de tout ce qui a été fait: quelle force, quelle netteté pour exprimer clairement que tout est fait par le Verbe! Tout par lui, rien sans lui : que reste-t-il au langage humain pour exprimer que le Verbe est le créateur de

 

1 Joan., I, 2. — 2 Ibid., 1. — 3 Isa., LIII, 8. — 4 Exod., III, 14.

 

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tout, ou ce qui est la même chose, que Dieu est le créateur de tout par le Verbe? Car il est créateur de tout, non point par étroit, mais par un simple commandement et par sa parole, comme il est écrit dans la Genèse (1), et conformément à ce verset de David : « Il a dit, et tout a été fait : il a commandé, et tout a été créé (2). »

N'entendons donc point par ce « par, » quelque chose de matériel et de ministériel : «Tout a été fait par le Verbe, » comme tout être intelligent agit et fait ce qu'il fait par sa raison, par sa pensée, par sa sagesse. C'est pourquoi s'il est dit ici que «Dieu fait tout par son Verbe, » qui est sa sagesse et sa pensée, il est dit ailleurs que « la sagesse éternelle qu'il a engendrée en son sein, et qui a été conçue et enfantée avant les collines, est avec lui, avec lui ordonne et arrange tout, se joue en sa présence, et se délecte par la facilité et variété de ses desseins et de ses ouvrages (3). » Ce qui a fait dire à Moïse que « Dieu vit ce qu'il avait fait » par son commandement qui est son Verbe, qu'il en fut content et « vit qu'il était bon et très-bon (4). » Où vit-il cette bonté des choses qu'il avait faites, si ce n'est dans la bonté même de la sagesse et de la pensée où il les avait destinées et ordonnées? C'est pourquoi aussi il est dit « qu'il a possédé, » c'est-à-dire qu'il a engendré, qu'il a conçu, qu'il a enfanté « sa sagesse, » en laquelle il a vu et ordonné « le commencement de ses voies (5) : il s'est délecté en elle, il en a fait son plaisir : » et cette éternelle sagesse, pleine de bonté, et infiniment bienfaisante , a fait son plaisir, ses délices d'être, de converser avec les hommes. Ce qui s'est accompli parfaitement, lorsque le Verbe s'est fait homme, « s'est fait chair, » s'est incarné, et « qu'il a fait sa demeure au milieu de nous (6). »

Délectons-nous donc aussi dans le Verbe, dans la pensée, dans la sagesse de Dieu : écoutons la parole, qui nous parle dans un profond et admirable silence. Prêtons-lui l'oreille du cœur : disons-lui comme Samuel : « Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute (7): «aimons la prière, la communication, la familiarité avec Dieu : qui sera celui qui s'imposant silence à soi-même et à tout ce qui n'est pas Dieu, laissera doucement écouler son cœur vers

 

1 Genes., I, 3, 6 et seq. — 2 Psal. XXXII, 9.— 3 Prov., VIII, 22, 23 et seq. — 4 Genes., I, 18, 21, 25, 31.— 5 Prov., VIII, 22.— 6 Joan., I, 14.— 7 I Reg., III, 18.

 

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le Verbe, vers la sagesse éternelle, surtout depuis « qu'il s'est fait homme, et qu'il a établi sa demeure au milieu de nous, » en nous-mêmes, in nobis, dans ce qu'il y a en nous de plus intime, selon ce qui est écrit : « Il a enseigné la sagesse à Jacob son serviteur et à Israël son bien-aimé. Après il a été vu sur la terre, et a conversé avec les hommes (1).

Que de vertus doivent naître de ce commerce avec Dieu et avec son Verbe? Quelle humilité! quelle abnégation de soi-même! quel dévouement! quel amour envers la vérité! quelle cordialité! quelle candeur! Que notre discours soit en simplicité et sans faste : «Cela est, cela n'est pas (2) ; » et que nous soyons vrais en tout, puisque « la vérité a établi sa demeure en nous (3). »

 

IXe ÉLÉVATION.
La vie dans le Verbe : l'illumination de tous les hommes.

 

« En lui était la vie : et la vie était la lumière des hommes (4) : » On appelle vie dans les plantes croître, pousser des feuilles, des boutons, des fruits. Que cette vie est grossière ! qu'elle est morte ! On appelle vie voir, goûter, sentir, aller deçà et delà, comme on est poussé. Que celte vie est animale et muette ! On appelle vie entendre, connaître, se connaître soi-même, connaître Dieu, le vouloir, l'aimer, vouloir être heureux en lui, l'être par sa jouissance : c'est la véritable vie. Mais quelle en est la source? Qui est-ce qui se connaît, qui s'aime soi-même et qui jouit de soi-même, si ce n'est le Verbe? En lui donc était la vie : mais d'où lui vient-elle, si ce n'est de son éternelle et vive génération? Sorti vivant d'un Père vivant, dont il a lui-même prononcé : «Comme le Père a la vie en soi, il a aussi donné à son Fils d'avoir la vie en soi (5) : » il ne lui a pas donné la vie comme tirée du néant : il lui a donné la vie de sa vive et propre substance : et comme il est source de vie, il a donné à son Fils d'être une source de vie. Aussi cette vie de

 

1 Baruch., III, 37, 38. — 2 Matth., V, 37. — 3 I Joan., IV, 12. — 4 Joan., 1, 4. — 5 Ibid., V, 26.

 

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l'intelligence est « la lumière qui éclaire tous les hommes » : c'est de la vie de l'intelligence, de la lumière du Verbe qu'est sortie toute intelligence et toute lumière.

Cette lumière de vie a lui dans le ciel, dans la splendeur des saints, sur les montagnes, sur les esprits élevés, sur les anges: mais elle a voulu aussi luire parmi les hommes, qui s'en étaient retirés. Elle s'en est approchée ; et afin de les éclairer, elle leur a porté le flambeau jusqu'aux yeux par la prédication de l'Evangile. Ainsi « la lumière luit parmi les ténèbres : et les ténèbres ne l'ont pas comprise (1). Un peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière : la lumière s'est levée sur ceux qui étaient assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort (2). »

« La lumière a lui dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas comprise. » Les âmes superbes n'ont pas compris l'humilité de Jésus-Christ. Les âmes aveuglées par leurs passions n'ont pas compris Jésus-Christ, qui n'avait en vue que la volonté de son Père. Les aines curieuses, qui veulent voir pour le plaisir de voir et de connaître, et non pas pour régler leurs mœurs et mortifier leurs cupidités, n'ont rien compris en Jésus-Christ, «qui a commencé par faire» et qui après « a enseigné (3) » Les malheureux mortels « ont voulu se réjouir par la lumière (4) » et non pas laisser embraser leurs cœurs « du feu que Jésus-Christ venait allumer (5). » Les âmes intéressées , toutes enveloppées dans elles-mêmes, n'ont pas compris Jésus-Christ, ni le précepte céleste de se renoncer soi-même. « La lumière est venue, et les ténèbres n'y ont rien compris : » mais la lumière du moins l'a-t-elle compris? Ceux qui disaient : « Nous voyons (6), et qui s'aveuglaient eux-mêmes parleur présomption, ont-ils mieux compris Jésus-Christ? Non, les prêtres ne l'ont pas compris : les pharisiens ne l'ont pas compris : les docteurs de la loi ne l'ont pas compris : Jésus-Christ leur a été une énigme : ils n'ont pu souffrir la vérité qui les humiliait, les reprenait, les condamnait : et à leur tour ils ont condamné, ils ont tourmenté, contredit, crucifié la vérité même. Le comprenons-nous, nous qui nous disons ses disciples, et qui

 

1 Joan. I, 5. — 2 Matth., IV, 16. — 3 Ad., I, 1. — 4 Joan., V, 33. — 5 Luc., XII, 49. — 6 Joan., IX, 39-41.

 

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cependant voulons plaire aux hommes, nous plaire à nous-mêmes, qui sommes des hommes, et des hommes si corrompus? Humilions-nous, et disons: La lumière luit encore tous les jours dans les ténèbres par la foi et par L'Evangile : mais les ténèbres n'y ont rien compris, et Jésus-Christ ne trouve point d'imitateurs.

 

Xe ÉLÉVATION.
Comment de toute éternité tout était vie dans le Verbe.

 

Il y a, dans ce verset de saint Jean une variété de ponctuation qui se trouve, non-seulement dans nos exemplaires, mais encore dans ceux des Pères. Plusieurs d'eux ont lu : « Ce qui a été fait était vie en lui : » Quod factum est in ipso vita erat (1). Recevons toutes les lumières que l'Evangile nous présente. Nous voyons ici que tout, et même les choses inanimées qui n'ont point de vie en elles-mêmes, étaient vie dans le Verbe divin par son idée et par sa pensée éternelle.

Ainsi un temple, un palais, qui n'est qu'un amas de bois et de pierres où rien n'est vivant, est quelque chose de vivant dans l'idée et dans le dessein de son architecte. Tout est donc vie dans le Verbe, qui est l'idée sur laquelle le grand architecte a fait le monde. Tout y est vie, parce que tout y est sagesse : tout y est sagesse, parce que tout y est ordonné et mis en son rang. L'ordre est une espèce de vie de l'univers : celte vie est répandue sur toutes ses parties; et leur correspondance mutuelle entre elles et dans tout leur tout, est comme l'âme et la vie du monde matériel, qui porte l'empreinte de la vie et de la sagesse de Dieu.

Apprenons à regarder toutes choses en ce bel endroit, où « tout est vie : » accoutumons-nous à rapporter tout ce qui arrive à sa source : tout est ordonné de Dieu : tout est vie, tout est sagesse de ce côté-là : dans tous les biens et dans tous les maux qui nous arrivent , disons : Tout est animé par la sagesse de Dieu : rien ne vient au hasard : le péché même, qui en soi est incapable de règle,

 

1 Joan., I. 3, 4.

 

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puisqu'il est le dérèglement essentiel, et qui par cette raison ne peut venir de l'ordre de Dieu ni de sa sagesse, par sa sagesse est réduit à l'ordre quand il est joint avec le supplice, et que Dieu, malgré le péché et son énorme et infinie laideur, en tire le bien qu'il veut.

Régnez, ô Verbe, « en qui tout est vie, » régnez sur nous : tout aussi est vie en nous à notre manière : les choses inanimées que nous voyons, lorsque nous les concevons, deviennent vie dans notre intelligence : c'est vous qui l'avez imprimée en nous, et c'est un des traits de votre divine ressemblance, de votre image à laquelle vous nous avez faits. Elevons-nous à notre modèle : croyons que tout ce que Dieu fait et tout ce qu'il permet, c'est par sagesse et par raison qu'il le fait et qu'il le permet : agissons aussi en tout avec sagesse, et croyons que notre sagesse est d'être soumis à la sienne.

 

 

XIe ÉLÉVATION.
Pourquoi il est fait mention de saint Jean-Baptiste au commencement de cet évangile.

 

« Il y eut un homme envoyé de Dieu, de qui le nom était Jean (1). » Ce commencement de l'évangile de saint Jean est comme une préface de cet évangile, et un abrégé mystérieux de toute son économie. Toute l'économie de l'Evangile est que le Verbe est Dieu éternellement, que dans le temps il s'est fait homme, que les uns ont cru en lui et les autres non, et que ceux qui y ont cru sont enfants de Dieu par la foi, et que ceux qui ne croient pas n'ont à imputer qu'à eux-mêmes leur propre malheur. Car Jésus-Christ, qui est venu parmi les ténèbres, y a apporté avec lui dans ses exemples, dans ses miracles et dans sa doctrine, une lumière capable de dissiper cette nuit. Non content de cette lumière, comme les hommes avec leur infirmité n'auraient pu envisager cette lumière en elle-même, Dieu, pour ne rien omettre et afin que rien ne manquât à leurs faibles yeux pour les préparer à profiter de la

 

1 Joan., I, 6.

 

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lumière que Dieu leur offrait et les y rendre attentifs, a envoyé Jean-Baptiste qui n'étant pas la lumière, l'a montrée aux hommes en disant : « Voilà l'agneau de Dieu : » voilà « celui que ma voix précède : celui qui est plus grand que moi, et de qui je ne suis pas digne de délier les souliers (1). » Toute bonne pensée qui nous sauve, a toujours son précurseur. Ce n'est point une maladie, une perte, une affliction qui nous sauve par elle-même : c'est un précurseur de quelque chose de mieux. Le monde me méprisera, on ne m'honorera pas autant que ma vanité le désire : je le méprise, je m'en dégoûte : ce dégoût est le précurseur de l'attrait céleste qui m'unit à Dieu. Cette profonde mélancolie où je suis jeté je ne sais comment, est un précurseur qui me prépare à la lumière : viendra tout à coup le trait divin , qui préparé de cette manière fera son effet. Les terreurs des jugements de Dieu, qui me persécutent nuit et jour, sont un autre, précurseur : c'est Jean qui crie dans le désert : Venez, Jésus; venez dans mon âme et tirez-la après vous par un chaste et fidèle amour.

 

XIIe ÉLÉVATION.
La lumière de Jésus-Christ s'étend à tout le monde.

 

« La véritable lumière qui éclaire tout homme venant au monde, était » au milieu de nous, mais sans y être aperçue. « Il était au milieu du monde , » celui qui était cette lumière, « et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a pas connu. Il est venu chez soi, » dans son propre bien, « et les siens ne l'ont pas reçu (2). » Les siens ne l'ont pas reçu : en un autre sens, les siens l'ont reçu: les siens, qu'il avait touchés d'un certain instinct de grâce , l'ont reçu. Les pêcheurs qu'il appela, quittèrent tout pour le suivre : un publicain le suivit à la première parole: tous les humbles l'ont suivi, et ce sont là vraiment les siens. Les superbes, les faux sages, les pharisiens, sont à lui par la création; car il les a faits , et il a fait comme créateur ce monde incrédule qui n'a pas voulu le connaître.

 

1 Joan., I, 27, 29. — 2 Ibid., 9-11.

 

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O Jésus ! je serais comme eux si vous ne m'aviez converti. Achevez : tirez-moi du monde que vous avez fait, mais dont vous n'avez point fait la corruption : tout y est curiosité, avarice, « concupiscence des yeux, » impureté et « concupiscence de la chair, » et « orgueil de la vie (1) ; » orgueil dont toute la vie est infectée. O Jésus, envoyez-moi un de vos célestes « pêcheurs (2), » qui me tire de cette mer de corruption, et me prenne dans vos filets par votre parole.

 

XIIIe ÉLÉVATION.
Jésus-Christ, de qui reçu et comment.

 

« Il a donné à tous ceux qui l'ont reçu pouvoir d'être faits enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom (3). » Croire au nom de Jésus-Christ, c'est le reconnaître pour le Christ, pour le Fils de Dieu, pour son Verbe qui était devant tous les temps et qui s'est fait homme. Etre prêt à son seul nom et pour la seule gloire de ce nom sacré, de tout faire, de tout entreprendre, de tout souffrir : voilà ce que c'est que croire au nom de Jésus-Christ. « Il a donné pouvoir à ceux qui y croient d'être faits enfants de Dieu : » admirable pouvoir qui nous est donné ! il faut que nous concourions à cette glorieuse qualité d'enfants de Dieu par le pouvoir qui nous est donné de le devenir. Et comment y concourons-nous, si ce n'est par la pureté et simplicité de notre foi ? Par ce pouvoir il nous est donné de devenir enfants de Dieu par la grâce, en attendant que nous le devenions par la gloire, et que nous soyons « enfants de Dieu, étant enfants de résurrection, » comme dit le Sauveur lui-même ! Portons donc dignement le nom d'enfants de Dieu : portons le nom du Christ : soyons des chrétiens dignes de ce nom : souffrons tout pour le porter dignement : « Que personne parmi nous ne souffre comme injuste, comme médisant, comme voleur ou de la réputation du prochain ou de ses biens : » mais si nous souffrons comme chrétiens pour la gloire du nom de Jésus, si

 

1 I Joan., II, 16. — 2 Matth., IV, 19. — 3 Joan., I, 12. — 4 Luc., XX, 36.

 

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nous souffrons à ce titre, nous sommes heureux. Glorifions-nous en ce nom (1) : » portons courageusement, mais en même temps humblement, toute « la persécution » que le monde fait « à ceux qui veulent vraiment être vertueux (2) : » soyons doux, et non pas fiers parmi ces souffrances : n'étalons point un courage hardi et superbe, mais disons avec saint Paul : « Je puis tout en celui qui me fortifie (3). » C'est ce que doivent faire ceux à qui il a donné ce pouvoir céleste de devenir ses enfants.

 

XIVe ÉLÉVATION.
Comment on devient enfants de Dieu.

 

« Ils ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu (4). » Quoiqu'il nous ait donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, et que nous concourions à notre génération par la foi, dans le fond pourtant elle vient de Dieu, qui met en nous cette céleste semence de sa parole, non de celle qui frappe les oreilles, mais de celle qui s'insinue secrètement dans les cœurs. Ouvrons-nous donc à cette parole, dès qu'elle commence à se faire sentir; dès qu'une suavité, une vérité, un goût, un instinct céleste commence en nous ; et que nous sentons quelque chose qui veut être supérieur au monde et nous inspirer tout ensemble et le dégoût de ce qui passe et qui n'est pas, et le goût de ce qui ne passe point et qui est toujours. Laissons-nous conduire ; secondons ce doux effet que Dieu fait en nous pour nous attirer à lui.

Ce n'est point en suivant la chair et le sang que nous concevrons ces chastes désirs : ce n'est point par le mélange du sang, par le commerce de la chair, par sa volonté et par ses désirs, ni par la volonté de l'homme, que nous devenons enfants de Dieu : notre naissance est une naissance virginale, et Dieu seul nous fait naître de nouveau comme ses enfants.

Disons donc avec saint Paul « que quand il a plu à celui qui m'a

 

1 I Petr., IV, 15; 16. — 2 II Timoth., III, 12. — 3 Philip., IV, 13. — 4 Joan., I, 13

 

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séparé du monde, incontinent je n'ai plus acquiescé à la chair et au sang (1) : » je me suis détaché des sens et de la nature incontinent. « Incontinent : la grâce ne peut souffrir de retardement : elle se retire des aines Languissantes et paresseuses : l'épouse fait la sourde à sa voix, et tarde à se lever pour lui ouvrir : elle court pourtant à la fin (2) : » il n'est plus temps, il s'est retiré rapide dans sa fuite autant qu'il était vif dans sa poursuite. « Tirez-moi, et nous courrons (3) : » dès la première touche, il faut courir et ne languir jamais dans notre course.

 

XV ÉLÉVATION.
Sur ces paroles : Le Verbe a été fait chair. Le Verbe fait chair est La cause de la renaissance qui nous fait enfants de Dieu.

 

Après avoir proposé toutes ces grâces des nouveaux enfants que la foi en Jésus-Christ donne à Dieu, saint Jean retourne à la source d'un si grand bienfait : « Et le Verbe a été fait chair, et il a habité parmi nous, et y a fait sa demeure, et nous avons vu sa gloire comme la gloire du Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité (4). » Pour nous faire devenir enfants de Dieu, il a fallu que son Fils unique se fit homme : c'est par le « Fils unique » et naturel que nous devions recevoir l'esprit d'adoption : cette nouvelle filiation qui nous est venue, n'a pu être qu'un écoulement et une participation de la filiation véritable et naturelle. Le Fils est venu à nous, et nous avons vu sa gloire : «   Il était la lumière, » et c'est par l'éclat et le rejaillissement de cette lumière que nous avons été régénérés : « il était la lumière qui éclaire tout homme qui vient au monde : » il éclaire jusqu'aux enfants qui viennent au monde, en leur communiquant la raison, qui tout offusquée qu'elle est, est néanmoins une lumière et se développera avec le temps.

Mais voici une autre lumière par laquelle il vient encore éclairer le monde: c'est celle de son Evangile qu'il offre encore à tout

 

1 Galat., I, 15, 16. — 2 Cant., V, 2, 3, 5, 6. — 3 Ibid., I, 3. — 4 Joan., I, 14.

 

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le monde, et jusqu'aux enfants qu'il éclaire par son baptême : et quand il nous régénère et nous fait enfants de Dieu, que fait-il autre chose que de faire naître sa lumière dans nos cœurs, par laquelle nous le voyons plein de grâce et de vérité : de grâce par ses miracles, de vérité par sa parole; de grâce et de vérité par l'un et par l'autre? Car sa grâce qui nous ouvre les yeux, précède en nous la vérité qui les contente. « Dieu, qui par son commandement a fait sortir la lumière des ténèbres, a rayonné dans nos cœurs pour nous faire voir la clarté de la science de Dieu sur la face de Jésus-Christ (1). » Nous sommes donc enfants de Dieu, parce que nous sommes enfants de lumière. Marchons comme enfants de lumière : ne désirons point la vaine gloire, ni la pompe trompeuse de l'ambition : tout y est faux, tout y est ténèbres : le monde qui nous veut plaire n'a point de grâce : Jésus-Christ seul, « plein de grâce et de vérité (2), » sait remplir les cœurs, et seul les doit attirer : « la grâce est répandue sur ses lèvres et sur ses paroles (3) : » tout plaît en lui jusqu'à sa croix : car c'est là qu'éclate son obéissance, sa munificence, sa grâce, sa rédemption, son salut. Tout le reste est moins que rien. Jésus-Christ seul est « plein de grâce et de vérité : » c'est pour nous qu'il en est plein, et tous « nous recevons tout de sa plénitude (4). »

 

XVIe ÉLÉVATION.
Comment l'être convient à Jésus-Christ, et ce qu'il a été fait.

 

Après avoir lu attentivement le commencement admirable de l'évangile de saint Jean, comme un abrégé mystérieux de toute l'économie de l'Evangile, faisons une réflexion générale sur cette théologie du disciple bien-aimé. Tout se réduit à bien connaître ce que c'est que « être, » et ce que c'est que « être fait. »

Etre, c'est ce qui convient au Verbe avant tous les temps : « Au commencement il était, et il était » subsistant « en Dieu, et il était Dieu (5). » Il n'est pas Dieu par une impropre communication d'un

 

1 II Cor., XV, 6. — 2 Joan., I, 14. — 3 Psal. XLIV, 3; Luc, IV, 22. — 4 Joan., I, 16. — 5 Ibid., I, 1.

 

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si grand nom, comme ceux à qui il est dit : « Vous êtes des dieux et les enfants du Très-Haut (1). » Ceux-là ont été faits dieux par celui qui les a faits rois, qui les a faits juges, qui enfin les a faits saints. Si Jésus-Christ n'était Dieu qu'en cette sorte, il serait fait Dieu, comme il est fait homme; mais non : saint Jean ne dit pas une seule fois qu'il ait été fait Dieu. Il « l'était, » et « dès le commencement, » avant tout commencement, « il était Verbe, » et comme tel « il était Dieu. Tout a été fait par lui (2) : » le mot de « être fait, » commence à paraître quand on parle des créatures : mais auparavant ce qui était n'a pas été fait, puisqu'il était avant tout ce qui a été fait. Et voyez combien on répète cet « être fait : Par lui a été fait tout ce qui a été fait, et sans lui rien n'a été fait de ce qui a été fait : » on répète autant de fois de la créature qu'elle « a été faite, » qu'on avait répété du Verbe que « il était. » Après cela on revient au Verbe : « En lui, dit-on, était la vie (3) : » elle n'a pas été faite en lui : elle y était comme la divinité y était aussi. Et ensuite : « La lumière était qui illumine tout homme (4) : » le Fils de Dieu n'a pas été fait lumière ni vie : « En lui était la vie et il était la lumière. » Jean-Baptiste « n'était pas la lumière (5) : » il recevoit sa lumière de Jésus-Christ, mais Jésus-Christ était la lumière même. Et quand les hommes sont devenus enfants de Dieu, n'est-il pas dit expressément « qu'ils ont été faits enfants de Dieu (6)? » Mais est-il dit de même que le Fils unique a été fait Fils unique? Non : il était Fils unique, et la sagesse engendrée et conçue dans le sein du Père, dès qu'il était Verbe; et il n'a point été fait Fils, puisqu'il est tiré, non point du néant, mais de la propre substance éternelle et immuable de son Père.

Il n'y a donc rien en lui avant tous les temps qui ait été fait, ni qui l'ait pu être : mais dans le temps qu'a-t-il été fait? « Il a été fait chair (7) : » il s'est fait homme. Voilà donc où il commence à être fait, quand il s'est fait une créature : dans tout le reste, « il était, » et voilà ce qu'il « a été fait. » De même pour bégayer à notre mode et nous servir d'un exemple humain, que si l'on disait de quelqu'un : Il était noble, il était né gentilhomme, et il a

 

1 Psal. LXXXI, 6. — 2 Joan., I, 3. — 3 Ibid., 4. — 4 Ibid., 9. — 5 Ibid., 8. — 6 Ibid., 12.— 7 Ibid., 14.

 

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été fait duc, il a été fait maréchal de France, on voit là ce qu'il était naturellement, et ce qu'il a été fait par la volonté du prince. Ainsi en tremblant et en bégayant comme des hommes, nous disons du Verbe qu'il était Verbe, qu'il était Fils unique, qu'il était Dieu et qu'il a été fait : Dieu dans l'éternité, homme dans le temps. Et ensuite saint Pierre dit : « Dieu l'a fait Seigneur et Christ (1). » Quant à sa résurrection , son Père lui a « donné la toute-puissance dans le ciel et dans la terre (2) : » alors il a été fait Seigneur et Christ. Et s'il n'était Dieu qu'en ce sens, il aurait aussi été fait Dieu : mais non ; « il était Dieu, et il a été fait homme ; » et en sa nature humaine élevée et glorifiée, « il a été fait Seigneur et Christ : » il a été fait sauveur et glorificateur de tous les hommes.

Ce langage est suivi partout : « Celui qui est venu après moi, » dit saint Jean-Baptiste , et que j'ai dû précéder en ma qualité de son précurseur, « a été fait et a été mis devant moi, et m'a été préféré (3). » Sa gloire a tout à coup été faite plus grande que la mienne : en ce sens ,« il a été fait devant moi : » mais pourquoi? « Parce qu'il était devant moi » et sa gloire avant tous les temps au-dessus de toute la mienne et de toute gloire créée. Voyez : entendez : il était naturellement plus grand que Jean, et c'est pourquoi il lui a été préféré : ce qui est une chose qui a été faite ; mais qui n'aurait point été faite , si en effet Jésus-Christ selon sa divinité n'était plus que Jean , et qu'ainsi il lui fallait une gloire conforme à ce qu'il était.

Et Jésus-Christ, que dit-il de lui-même? « Avant qu'Abraham fût fait, je suis (4) « Pourquoi choisir si distinctement un autre mot pour lui que pour Abraham, sinon pour exprimer distinctement qu'Abraham a été fait, et lui il était? « Au commencement était le Verbe : » on dira pourtant « qu'il a été fait, » quand on dira ce qu'il est devenu dans le temps comme fils d'Abraham; mais quand il faut exprimer ce qu'il était devant Abraham, on ne dira pas qu'il a été fait, mais « qu'il était. »

Et le même disciple bien-aimé : « Ce qui fut au commencement (5), » ce expliqué substantivement et «ce qui était par nature et

 

1 Act., II, 32, 36. — 2 Matth., XXVIII, 18. — 3 Joan., I, 15, 30. — 4 Ibid., VIII, 58. — 5 I Joan., I, 2.

 

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par sa substance, » n'est-ce pas la même chose que ce qu'il a dit : « Au commencement était le Verbe ? » Et ensuite lorsqu'il ajoute : « Nous vous annonçons la vie qui était subsistante dans le Père, apud, « nous a apparu , » n'est-ce pas la même chose que ce qu'il a dit : « En lui était la vie : et le Verbe était » subsistant « en Dieu (1), » toujours apud. Et pour parler conséquemment, que pouvait ajouter le même disciple bien-aimé, sinon ce qu'en effet il a ajouté: « Celui-ci, Jésus-Christ était le vrai Dieu et la vie éternelle : » Hic est verus Deus et vita œterna (2) ?

Croyons donc l'économie du salut ; et comme dit le même disciple bien-aimé , « croyons à l'amour que Dieu a eu pour nous (3). » Pour croire tous les mystères que Dieu a faits pour notre salut, il ne faut que croire à son amour ; à un amour digne de Dieu ; à un amour où Dieu nous donne non-seulement tout ce qu'il a , mais encore tout ce qu'il est. Croyons à cet amour, et aimons de même: donnons ce que nous avons et ce que nous sommes : établissons-nous en celui qui « était, » en croyant à ce qu'il a « été fait » pour nous dans le temps. « Ainsi, dit saint Jean, nous serons en son vrai Fils (4) ; » ou, comme lisaient les anciens Grecs et comme a lu saint Athanase : « Afin que nous soyons dans le vrai, dans son Fils (5) : » dans le vrai, c'est-à-dire dans son Fils qui seul est vrai, qui seul est la vérité. Taisez-vous, pensées humaines: Homme, viens te recueillir dans l'intime de ton intime : et conçois dans ce silence profond ce que c'est que d'être dans le vrai, d'éloigner de soi le faux. Quelle solidité ! quelle vérité dans toutes nos actions et dans toutes nos pensées ! Détestons tout ce qui est éloigné du vrai, puisque nous sommes dans le vrai, étant dans le Fils.

Répétons : « Au commencement était le Verbe : » au commencement, au-dessus de tout commencement était le Fils : « Le Fils, c'est, dit saint Basile, un Fils qui n'est pas né par le commandement de son Père, mais qui par puissance et par plénitude a éclaté de son sein : Dieu de Dieu, lumière de lumière, en qui était la vie, qui nous l'a donnée (6). » Vivons donc de cette vie éternelle, et mourons à tout le créé. Amen, Amen.

 

1 Joan., 1, 2, 4. —2 I Joan., V, 20.— 3 Ibid., IV, 16.— 4 Ibid., V, 20.— 5 Atan., t. II, p. 608. — 6 Orat. de Fide, hom. 25, t. I, p. 500. Edit. Bened., t. II, hom. 15, p. 131.

 

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